La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Apocalypse Bee

Apocalypse Bee

Tout à coup, quelqu’un fit remarquer que cette fois, les abeilles avaient vraiment disparu. Tout était foutu.

Les gens se mirent à paniquer.

Ils crièrent au commandant de bord que la trajectoire était suicidaire, qu’il fallait immédiatement redresser l’avion. Le commandant de bord s’enferma à double tour dans le cockpit, et leur expliqua via le système de hauts-parleurs qu’il n’y avait pas d’alternative : laissez-moi faire, vous n’y connaissez rien — si l’avion ne peut plus voler, ça ne sert à rien de redresser. Mieux vaut se poser et, donc, garder le cap. Les passagers lui firent remarquer que l’avion allait certes se poser, mais à la vitesse un peu inquiétante de 15 000 kilomètres à l’heure. Le commandant leur dit que c’était une manière de voir les choses, mais que s’ils avaient correctement suivi leurs cours de physique à l’école (ce qui n’était de toute évidence pas le cas), ils sauraient que l’on pouvait tout aussi bien dire que l’avion se dirigeait vers le sol à la vitesse on ne peut plus classique, on ne peut moins alarmante, de 60 minutes à l’heure.

Tout est une question de point de vue. A part la fin du monde.

Cette fois c’était sûr, c’était pour dans 24 heures et rien ne pourrait dévier l’histoire humaine de sa trajectoire définitive. Tout ce que l’on pouvait faire, tout de même, c’était tenter de finir en beauté. Dignement. De ranger nos affaires.

Vu la fenêtre d’opportunité temporelle assez réduite, les décideurs durent définir très précisément la liste des priorités. Ils s’accordèrent dans l’urgence sur les points essentiels : 1) relancer la consommation et, 2) relancer la croissance — du positif, que diable. Allez, on se motive pour la dernière ligne droite.

C’est encore les pauvres qui vont morfler, critiquèrent les critiqueurs professionnels — c’est la fin du monde, les gars ! Comme quoi ces gens étaient vraiment de mauvaise foi. Que tout le monde meure simultanément, et indépendamment de sa classe sociale, c’était pourtant de l’égalitarisme forcené.

Outrés par ces querelles d’un autre âge, les partis sociaux-démocrates de la gauche résolument moderne annoncèrent avec fracas qu’ils étaient sur le point d’avoir des idées. Ils soulignèrent la nécessité de mesures adéquates en prônant avec force un maximum de retenue.

On ordonna à la Grèce de rembourser sa dette sous 24 heures, avant liquidation totale. Le monde ne pouvait plus se permettre de subir un nouveau krach. Ce serait trop grave la honte, si près de la fin. D’ailleurs, au-delà de la Grèce, notons tout de même que si l’on en était arrivé là, c’était quand même un peu de la faute de tous ces assistés qui touchent les aides sociales. Ce n’est pas très chic de pointer les gens du doigt dans un moment pareil, mais bon… On dit ça, on dit rien.

Et soudain c’était fini. Tout le monde était mort, la Terre était couverte de décombres, fruit de l’action concertée d’une catastrophe nucléaire, d’un épuisement total des ressources naturelles, d’une guerre mondiale plus absurde encore que les trois précédentes, d’une faillite totale du système économique malgré le vigoureux élan de la guerre (ce qui est très fort), des assistés qui touchent le RSA et d’une invasion de criquets.

Un vaisseau spatial rayé ocre et noir se posa avec précaution sur les ruines calcinées du nouveau World Trade Center. Les abeilles, pas plus folles que les guêpes, avaient quitté la Terre tant qu’il en était encore temp. Elles revinrent pour effectuer un premier bilan.

Elles retrouvèrent la boite noire terrestre et écoutèrent, navrées par l’espèce humaine, les derniers flashs infos avant la fin du monde. Le capitaine des abeilles rassembla ses troupes, retroussa ses manches et leur dit, bon, allez, on s’y met, faut réparer tout ça, c’est quand même une super planète avec du pollen incroyable, si on rationalise un peu la production de fleurs eh Hollande. Ses troupes lui demandèrent par quoi il fallait commencer.

“Ben, par refonder le capitalisme, il n’y a pas d’alternative.”

Les abeilles, pas très convaincues, prétextèrent fatigue du voyage spatial et mal de dos intersidéral pour ne pas refonder le capitalisme, prendre d’abord quelques jours de récup’ mérités et rappeler qu’elles avaient droit à des congés payés.

“Eh voilà, c’est toujours pareil… Tout ça c’est de la faute de l’assistanat.”

Et c’est ainsi qu’à terme, remises au travail de force par l’action vertueuse de la culpabilité et du combat sans relâche des archaïsmes, les abeilles moururent finalement, elles aussi, sur la Terre.

Dans des souffrances atroces.

Bee Ship