La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Arte Djeuns

Chère Arte,

Ivre, Je t’écris ce petit mot parce que je t’aime beaucoup (et parce qu’il est cinq heures du matin et que je rentre d’un bar où je me suis embrouillé avec des idiots blancs et bien nés qui me font désespérer de l’avenir). Non mais c’est vrai, je t’aime, déjà je ne mangerais pas à ma faim sans toi, je le reconnais aisément, et puis on peut dire ce qu’on veut, tu es quand même la meilleure chaîne du monde pour le documentaire. Et dans une époque où « le monde va trop vite » et où les gens sont globalement perdus, ce n’est pas rien — vraiment pas rien. Des fois tu fais des trucs bien pourris, mais ce n’est pas super grave: par rapport à tes concurrents, tu peux au moins te targuer de coproduire un nombre de pépites incalculable. Vraiment incalculable. Comme m’a dit un jour un de tes employés (laisse tomber, je ne te dirai jamais qui, sauf sous la torture), Arte c’est une très mauvais chaîne avec de très bons programmes. Et en fait, c’est peut-être pour ça qu’on t’aime. Le jour où tu feras enfin une grille des programmes cohérente, on sera vachement déçu. Parce que c’est peut-être le jour où il n’y aura plus de place pour l’originalité et la créativité. Merci d’être bordélique, en dépit de tous tes efforts (heureusement!) ratés de com’ et de marketing. Vraiment, merci! Infiniment.

Du coup, maintenant que tu sais que je t’aime, je vais te faire une petite critique. Qui aime bien châtie bien, et tout ça… Idéalement, ce serait mieux que ce soit un texte collectif, pensé et validé par une armada de réalisateurs et de producteurs « indépendants » (LOL), mais bon: on sait tous qu’aujourd’hui, ça n’arrivera jamais. Même si, en privé, autour d’un verre, au fond on est tous d’accord et on se le dit — y compris le fait même qu’il faudrait du collectif, puisque tu es une chaîne publique et qu’il est beaucoup plus facile de faire pression sur toi que sur, mettons, Vincent Bolloré. C’est juste que quelque part sur le chemin, on a complètement perdu le sens du collectif — quelque part entre le verre où on s’est dit qu’il faudrait un sens du collectif et le moment d’aller se coucher (60 minutes max). Comme un clébard qu’on a offert au petit pour Noël, mais qui devient encombrant au moment de partir en vacances, et qui reste sur l’aire d’autoroute Vinci — même si évidemment, on n’est pas chez France 3. Je sais, tout le monde ne va pas comprendre cette blague subtile, mais toi oui.

Arte CannabisDis-moi, Arte… Ça va te paraître anecdotique, certes, mais en fait ce n’est pas le cœur du propos. C’est juste un exemple, je pourrais en prendre des dizaines d’autres. C’est quoi cette histoire de jeu-concours pour gagner des DVD, où il faut t’envoyer en combien d’épisodes est découpée la série « cannabis »?… C’est un peu con, non? Tu comptes racoler qui, avec ça? Ah attends, je crois que j’ai une piste… Tu veux racoler des « jeunes », c’est ça? Tu veux rajeunir tes audiences… Bien sûr. Et c’est louable.

Sauf qu’en fait, je crois que tu ne comprends pas du tout pourquoi on te regarde. Et encore moins pourquoi des jeunes te regardent. Tu es complètement à côté de la plaque. Je le précise tout de suite, je ne suis moi-même pas super jeune et, comme tout le monde, de moins en moins. A part à tes yeux, car vu la moyenne d’âge de tes collaborateurs extérieurs, je passe pour une fraîcheur couleur d’albâtre frais (non, l’albâtre n’est pas vert). Par contre, il se trouve que je fréquente pas mal de jeunes. Pas juste mes enfants que j’ai moi-même façonnés (je n’en ai pas) ou les enfants de mes amis que nous avons façonnés de concert, non: plein de jeunes. Ça tient avant tout à un bar en bas de chez moi qui a décidé de recréer une vie de quartier et du vrai vivre-ensemble contre vents et marées (je t’y attends). Mais aussi au fait que je passe un tiers de ma vie chez les ploucs, dans le Gard (le Gard, quoi!), et à parler aux gens parce que (on est bien d’accord?) si on est dans le documentaire, s’intéresser aux gens c’est un peu le minimum syndical. Et moi, ce que je retire de ces conversations, ça n’a rien à voir avec ce que tu sembles en retirer. C’est bizarre. C’est vraiment bizarre. D’autant que je suis tout seul pour mener mon enquête de terrain, alors que je suppose que tu t’équipes d’armées de consultants et de spécialistes qui t’expliquent ce que tu dois dire aux jeunes, donc qui ont dû à un moment ou à un autre croiser les mêmes que moi. Eh ben c’est fou, mais ça ne colle pas du tout.

Tu vas trouver ça simpliste, je le sens. Tu vas me dire, « c’est plus compliqué que ça ». Je connais la formule, je te remercie, elle m’a suivi toute ma vie. Depuis mon adolescence où en m’engageant dans les réseaux antifas, pour mettre en garde les gens contre la dégénérescence du capitalisme en fascisme, on m’a toujours rétorqué que j’allais grandir, devenir plus sage, et me rendre compte que c’était plus compliqué que ça. Vingt-cinq ans plus tard, on en est à Trump, peut-être bientôt à Fillon ou Le Pen, j’ai grandi, j’essaie de trouver ce fameux truc de la sagesse et je galère un peu. Mais je digresse (volontairement, quand tu le reliras la deuxième fois tu te rendras compte de la méga fulgurance et de toutes les implications incroyables de cette pseudo-digression — ça s’appelle « stream of consciousness » en anglais, mais je sais que tu n’as que mépris pour l’anglais puisque comme toute l’élite culturelle française actuelle, tu l’utilises à fond, mais n’importe comment et à tort et à travers juste parce que tu penses que ça attire les jeunes — c’est une langue en fait, une vraie, une belle). Bref.

Attention. Tu es prête, Arte? C’est parti:

  1. Les gens (et les jeunes en particulier) qui te regardent, le font précisément parce qu’ils en ont marre qu’on les prenne pour des cons;
  2. Du coup, quand tu les prends pour des cons, ça se voit;
  3. Et du coup, ils en retirent une certaine déception.

Attends, je te le reformule en langage clair, simple, que tes dir’com et dir’marketing peuvent (peut-être) comprendre:

  1. Quand tu essaies de reprendre les codes de TF1 ou de M6, tes spectateurs tu les dégoûtes;
  2. Quand tu essaies de reprendre les codes de TF1 ou de M6, tu ne le fais pas super bien, donc les gens préfèrent au final regarder directement TF1 ou M6 — préférer l’original à la copie, tu vois l’idée?;
  3. Tu participes donc au mouvement global de défiance vis-à-vis des médias traditionnels, qui ne fait qu’alimenter les connards de complotistes et tous les médias pourris qui contribuent à rendre les gens encore plus perdus et désabusés.

Tout ça pour dire:

Tu as ta part de responsabilité dans la dégradation générale des contre-pouvoirs de ce pays, et (attention, c’est le moment où tu es censée capter la pseudo-digression) à la pente savonneuse qui nous mène au pire.

Et très franchement, c’est un peu con, parce que quand je regarde ton organigramme (je n’ai même pas vraiment besoin de le regarder, je le connais personnellement), je me rends compte que chez toi, il n’y a que des métèques comme moi. C’est super contre-productif, du point de vue de la survie.

S’il te plaît, Arte, arrête de prendre les gens et les jeunes pour des cons. Arrête. Tu seras toujours une niche. Tu ne concurrenceras jamais Hanouna ou Google, arrête. Par contre, bordel: soigne ta niche! Il y a plein de gens dedans qui comptent sur toi (entre autres, bien sûr) pour rendre l’air plus respirable.

C’est eux, ton public. Ne fais pas comme les autres, arrête de penser à ton public avec mépris. Parce que, au final, si tu continues comme ça, tu vas juste perdre tout le monde. Alors que tu as un putain de capital sympathie.

Et les grands gagnants seront (roulements de tambours) Hanouna et Vincent Bolloré. Et Trump. Et Le Pen. Et Nabilla. Et on finira tous égorgés.

Arrête, merde! Tu fais chier.

Commence par te débarrasser de tous ces parasites délétères de la com’ qui t’aiguillent systématiquement sur la mauvaise voie. Sys-té-ma-ti-que-ment.

Mes jeunes potes, quand ils se tournent vers Arte, c’est parce qu’ils ont besoin d’aide pour affiner leur vision du monde. Pas pour entendre le même genre de conneries qu’ailleurs et, de surcroît, en plus timoré. Arrête de les prendre pour des cons. Ce ne sont pas des cons — évidemment, puisque ce sont mes potes. Le premier signe de l’intelligence, c’est la curiosité. Donc s’ils se tournent vers toi, déjà, c’est qu’ils sont intelligents. Mais quand ils cherchent un doc pour comprendre les enjeux géopolitiques de la Syrie et qu’ils tombent sur XXXXX (c’est tellement honteux que je préfère le censurer) ou je ne sais quelle autre imbécillité crasse, ils finissent par se lasser. Et par t’oublier. Alors que quand ils tombent sur « Crackopolis » sur Arte Radio ou sur la série « Capitalisme » à l’antenne par exemple (un exemple parmi d’autres parce que tu fais tellement de choses bien), ils te vouent un vrai culte et ils reviennent. Vous êtes si peu aujourd’hui (mondialement, pas seulement en France ou en Allemagne) à pouvoir faire d’aussi belles, d’aussi importantes choses.

Et en plus, tu as cette putain de responsabilité par contrat de servir un peu de ferment à l’identité européenne au moment où elle se désagrège complètement. Mais vas-y, assume ce que tu es, assume ta mission, qu’elle devienne vraiment ton objectif! Et je peux t’assurer qu’on t’adorera pour ça.

Et si je te dis ça, c’est parce que je t’aime. Vraiment.

Des bisous (pour parler jeune),

Ploup.

G.

arte opium