La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Autocratie: les règles de survie

Ceci est une traduction rapide de l’article Autocracy: Rules for Survival, publié le 10 novembre 2016 dans la New York Review of Books par Masha Gessen, journaliste et écrivain, spécialiste de la Russie.

love trumps hate

Andrew Kelly TPX/Reuters. « L’amour prend le dessus sur la haine ». Manifestants devant la Trump Tower le lendemain de l’élection, New York, 9 Novembre 2016.

Mes amis, merci. Merci. Nous avons perdu. Nous avons perdu, et c’est le dernier jour de ma carrière politique, donc je vais vous dire ce qui doit être dit. Nous sommes au bord de l’abîme. Notre système politique, notre société, notre pays lui-même sont en plus grand danger qu’ils n’ont jamais été depuis un siècle et demi. Les intentions du président élu sont claires, et ce serait immoral de prétendre le contraire. Nous devons nous organiser immédiatement pour défendre les lois, les institutions, et les idéaux sur lesquels est fondé notre pays.

Ceci, ou quelque chose de cet ordre, est ce qu’Hillary Clinton aurait dû dire mercredi. Au lieu de quoi, elle a dit résignée :

Nous devons accepter le résultat et nous tourner vers l’avenir. Donald Trump va être notre président. Nous lui devons ouverture d’esprit, et de lui laisser une chance de gouverner. Notre démocratie constitutionnelle garantit une passation du pouvoir pacifique. Ce n’est pas seulement que nous respectons cela. Nous le chérissons. Elle garantit également l’état de droit; le principe selon lequel nous sommes tous égaux en droits et en dignité; la liberté de culte et d’expression. Nous respectons et chérissons également ces valeurs, et nous devons les défendre.

Quelques heures plus tard, le Président Barack Obama fut encore plus conciliant :

Nous espérons tous désormais qu’il arrive à unir et diriger ce pays. La transition de pouvoir pacifique est une des caractéristiques principales de notre démocratie. Et dans les mois qui viennent, c’est ce nous allons montrer au monde… Nous devons nous souvenir que nous faisons dans les faits tous partie d’une même équipe.

Le président ajouta: « L’objectif, en fait, est que nous allions tous de l’avant avec la présomption de bonne foi de nos concitoyens, car cette présomption de bonne foi est essentielle à une démocratie fonctionnelle et dynamique ». Comme si Donald Trump n’avait pas fait une campagne d’escroc grâce à des heures de couverture médiatique gratuite, comme s’il avait rendu public sa déclaration d’impôts (et comme s’il les avait payés), ou qu’il n’avait pas effrontément dénigré notre système de gouvernement, des cours de justice au Congrès, jusqu’au processus électoral lui-même — comme si, en d’autres termes, il n’avait pas remporté cette élection précisément en agissant de mauvaise foi.

Des rengaines du même ordre se sont faites entendre venant de divers commentateurs progressistes, Tom Friedman promettant « Je ne vais pas tenter de faire échouer mon président », Nick Kristof demandant à « la majorité d’approximativement 52% des votants qui soutenaient un autre candidat que Donald Trump de ‘donner sa chance au président Trump' ». Même les personnalités politiques qui avaient séduit par le passé la frange la moins pro-establishment de l’électorat démocrate ont entonné la mélodie conciliatrice. La Sénatrice Elizabeth Warren a promis de « mettre de côté nos différences ». Le Sénateur Bernie Sanders fut juste un tout petit peu plus prudent, promettant d’essayer de trouver les aspects positifs de Trump: « Tant que M. Trump met sérieusement en œuvre une politique qui améliore la vie des familles de travailleurs dans ce pays, moi et d’autres progressistes sommes prêts à travailler avec lui. »

Peu importe les bonnes intentions, ce discours suppose que Trump est prêt à trouver un terrain d’entente avec ses nombreux opposants, à respecter les institutions gouvernementales, et à rejeter à peu près tout ce qu’il a défendu pendant la campagne. En résumé, c’est le considérer comme un homme politique « normal ». Jusqu’ici, il y a eu peu de signes montrant qu’il pouvait en être un.

Plus dangereux encore, les paroles d’Obama et de Clinton, qui se terminèrent par des applaudissements, semblèrent empêcher toute possibilité de réponse alternative à sa victoire électorale minoritaire (il était difficile de ne pas penser à la phrase de Chamberlain: « Nous devons par tous les moyens en notre pouvoir éviter la guerre, en en analysant les causes possibles, en tentant de les éliminer par la discussion dans un esprit de collaboration et de bonne volonté. »). Les phrases de Clinton et d’Obama à propos de la passation de pouvoir pacifique ont dissimulé l’absence d’un appel à l’action. Les manifestants qui descendirent dans les rues de New York, Los Angeles et autres villes américaines dans la nuit de mercredi, ne l’ont pas fait grâce au discours de Clinton mais malgré lui. L’un des mensonges du discours de Clinton fut d’insinuer une équivalence entre résistance polie et insurrection. C’est une des escroqueries favorites des autocrates, la justification de la répression violente des manifestations pacifiques partout dans le monde.

Le deuxième mensonge est de prétendre que l’Amérique part de zéro et que son président élu est une table rase. « Nous lui devons l’ouverture d’esprit ». Comme si Donald Trump n’avait pas, au cours de sa campagne, promis d’expulser des citoyens américains, de mettre en place un système de surveillance qui cible spécifiquement tous les Américains musulmans, de construire un mur à la frontière avec le Mexique, préconisé les crimes de guerre, endossé l’usage de la torture, et menacé de jeter en prison Hillary Clinton elle-même. Comme si ces déclarations et tant d’autres pouvaient être ignorées comme des hyperboles de campagne et que, maintenant que la campagne était terminée, Trump allait souhaiter devenir un homme politique classique et respectueux des lois à l’image de ceux de l’ère pré-Trump.

Mais Trump est tout sauf un homme politique classique, et nous avons vécu tout sauf une élection classique. Trump ne sera que le quatrième candidat dans l’histoire et le second depuis plus d’un siècle à remporter la présidence après avoir perdu le vote du peuple. Il est également probablement le premier candidat dans l’histoire à remporter la présidence malgré le fait qu’il ait montré à répétition qu’il était un menteur invétéré, un prédateur sexuel xénophobe, qu’il ne payait pas ses impôts, et qu’il trouvait grâce aux yeux du Ku Klux Klan et autres groupes du même acabit. Plus important encore, Trump est le premier candidat de l’histoire qui n’a pas fait campagne pour devenir président, mais pour devenir un autocrate… et qui a gagné.

J’ai vécu dans des autocraties la majorité de ma vie, et passé une grande partie de ma carrière à écrire à propos de la Russie de Vladimir Poutine. J’ai appris quelques règles pour survivre dans une autocratie et préserver sa santé mentale et son estime de soi. Cela vaut peut-être la peine aujourd’hui de les examiner.


 

Règle n°1: croyez ce que dit l’autocrate

Il pense ce qu’il dit. Chaque fois que vous vous prenez à penser qu’il grossit le trait, ou que vous entendez d’autres l’affirmer, il s’agit de notre tendance naturelle à chercher à rationaliser. Cela va arriver souvent: les êtres humains semblent développer la pratique du déni lorsqu’ils sont publiquement confrontés à l’inacceptable. Dans les années 1930, le New York Times assurait à ses lecteurs que l’antisémitisme d’Hitler n’était qu’une posture. Plus récemment, le même journal fit un choix éditorial révélateur entre deux déclarations de Dmitry Peskov, l’attaché de presse de Poutine, après la répression policière de manifestants à Moscou: « la police a agi avec modération, j’aurais préféré qu’elle agisse plus durement » plutôt que « les entrailles de ces manifestants aurait dû être répandues sur la chaussée ». Peut-être que les journalistes ne pouvaient pas en croire leurs oreilles. Mais ils le devraient, que ce soit dans le cas de la Russie ou de l’Amérique. Malgré l’admiration que Trump a pour Poutine, les deux hommes sont très différents; au contraire, il y a encore plus de raisons d’examiner tout ce que Trump a dit. Il n’a pas d’establishment politique dans lequel se fondre après la campagne, et donc aucune raison de se débarrasser de sa rhétorique de campagne. Au contraire: c’est désormais l’establishment qui se presse pour s’adapter à lui — depuis le président qui l’a rencontré à la Maison Blanche jeudi jusqu’aux leaders du Parti républicain qui abandonnent leurs scrupules d’hier pour épouser ses prises de position radicales.

Il a reçu le soutien dont il avait besoin pour gagner, et l’adulation dont il brûlait d’envie, précisément grâce à ses menaces outrancières. La foule des meetings de Trump a scandé « Mettez-la en prison! ». La foule, et lui, pensent vraiment tout ce qu’ils ont dit. Si Trump ne s’attaque pas à Hillary Clinton le premier jour de son mandat, s’il se concentre plutôt, comme l’a laissé entendre son discours d’acceptation, sur le projet consensuel d’investissements dans les infrastructures (qui, ce n’est pas une coïncidence, lui donnerait immédiatement l’opportunité de récompenser ses amis et lui-même), il serait insensé de se sentir soulagés. Trump a été clair sur son programme, et il a promis à ses électeurs de le mettre en application. Cela inclut non seulement de démanteler les législations comme l’ObamaCare, mais aussi de se débarrasser des contraintes légales — et, oui, de punir ses opposants.

Pour emprisonner ses opposants politiques, ou même juste une opposante, Trump va d’abord tenter de s’emparer du système judiciaire. Les observateurs et même les activistes qui opèrent sur le mode d’une élection normale sont obsédés par la Cour Suprême comme lieu le plus à risque pour les nominations que Trump va annoncer. Il fait peu de doute que Trump va nommer quelqu’un qui fera basculer la Cour à droite; il y a aussi le risque que ce soit quelqu’un qui dévaste la culture même de la haute cour. Et dans la mesure où Trump a pour projet d’utiliser le système judiciaire pour s’occuper de ses vendettas politiques, le choix qu’il fera pour le Ministre de la justice ne sera pas moins important. Imaginez l’ancien maire de New York Rudy Giuliani ou le gouverneur du New Jersey Chris Christie s’attaquant à Hillary Clinton sur ordre du Président Trump; en plus de son approche des questions comme, les Conventions de Genève, l’utilisation des pouvoirs de police, les réformes du système de la justice criminelle, et autres affaires pressantes.


 

Règle n°2: ne vous laissez pas berner par de petits signes de normalité

Observez les marchés financiers cette semaine qui, s’étant immédiatement écroulés, ont rebondi après les discours d’Obama et de Clinton. Confrontés à l’instabilité politique, les marchés ont un besoin irrépressible de rhétorique rassurante provenant des figures d’autorité. De même que le peuple. La panique peut être neutralisée par des phrases faussement rassurantes sur le fait que ce n’est pas la fin du monde. C’est un fait, le monde ne s’est pas arrêté le 8 novembre, ni à quelque date que ce soit dans l’histoire. Pourtant l’histoire a connu nombre de catastrophes, et la plupart se sont déployées dans le temps. Ces périodes incluaient aussi des moments de calme relatif. Un de mes penseurs favoris, l’historien juif Simon Dubnow, s’est senti soulagé début octobre 1939: il avait déménagé de Berlin en Lettonie, et avait écrit à ses amis qu’il était certain que le minuscule pays coincé entre deux tyrannies conserverait sa souveraineté et qu’il serait lui-même en sécurité. Peu de temps après, la Lettonie fût occupée par les Soviétiques, puis par les Allemands, puis à nouveau par les Soviétiques — mais à ce stade, Dubnow avait déjà été assassiné. Dubnow était bien conscient de vivre dans une période catastrophique de l’histoire, mais il pensait avoir réussi à trouver une poche de normalité en son sein.


 

Règle n°3: les institutions ne vous sauveront pas

Cela prit à Poutine un an pour contrôler les médias russes, et quatre ans pour démanteler le système électoral; le système judiciaire, lui, s’écroula sans même que l’on s’en rende compte. En Turquie, s’emparer des institutions alla encore plus vite, du fait d’un homme qui fût plus tôt célébré comme le démocrate capable de faire entrer la Turquie dans l’Union européenne. La Pologne, en moins d’un an, a défait la moitié d’un quart de siècle de réussites à bâtir une démocratie constitutionnelle.

Bien sûr, les Etats-Unis ont des institutions bien plus résistantes que n’avait l’Allemagne dans les années 1930, ou que n’a la Russie aujourd’hui. Obama comme Clinton, dans leurs discours, ont insisté sur l’importance et la force de ces institutions. Le problème, cependant, est que beaucoup de ces institutions sont plus protégées par une culture politique que par la loi, et toutes — y compris celles qui sont protégées par la loi — dépendent de la bonne volonté de tous les acteurs pour remplir leurs fonctions et garantir la Constitution.

La presse nationale va probablement être la première victime institutionnelle du Trumpisme. Il n’y a pas de loi qui oblige l’administration présidentielle à tenir des briefings quotidiens ou qui garantisse l’accès des médias à la Maison Blanche. De nombreux journalistes vont peut-être vite se retrouver face à un dilemme familier de ceux d’entre nous qui ont travaillé dans des autocraties: rentrer dans le rang ou se voir barrer l’accès. Il n’y a pas de bonne solution (même s’il y a une bonne réponse), car le journalisme est un métier difficile et parfois impossible sans accès à l’information.

Le pouvoir de la presse d’investigation — dont le respect des faits a déjà été sévèrement mis au défi par la campagne de Trump faite de complotisme et de mensonges — va s’affaiblir. Le monde va devenir plus trouble. Même dans le cas improbable où certains grands médias décideraient de se déclarer en opposition au gouvernement présent, ou simplement de relater ses abus et ses défaillances, le président sera en mesure de définir le cadre des sujets. La couverture médiatique et ses opinions vont dériver dans une direction trumpienne, comme elles l’ont déjà fait durant la campagne lorsque, par exemple, les candidats débattirent, en substance, pour savoir si les Américains musulmans portaient une responsabilité collective pour les actes de terrorisme ou pouvaient se racheter en devenant les « yeux et les oreilles » de la police. C’était une normalisation supplémentaire de la xénophobie, pavant la route qui permettrait à Trump de tenir ses promesses: traquer les Américains musulmans et refuser l’entrée aux Etats-Unis des musulmans.


 

Règle n°4: soyez révoltés

Si vous suiviez la règle n°1 et croyez ce que dit l’autocrate, vous ne serez pas surpris. Mais face à l’élan général de normalisation, il est essentiel de maintenir sa capacité à être choqué. Cela amènera les gens à dire que vous êtes déraisonnable et hystérique, et à vous accuser de dramatiser. Ce n’est pas drôle d’être la seule personne hystérique d’une assemblée. Préparez-vous.

Malgré sa défaite en nombre de voix, Trump est assuré d’avoir autant de pouvoir que n’importe quel leader américain de l’histoire récente. Le Parti républicain contrôle les deux chambres du Congrès. Il y a une place à pourvoir à la Cour suprême. Le pays est en guerre à l’étranger et est mobilisé depuis quinze ans. Cela signifie que non seulement Trump va pouvoir agir vite mais aussi qu’il va s’habituer à un niveau anormalement élevé de soutien politique. Il va vouloir le maintenir et l’étendre — son idéal est le niveau de popularité totalitaire de Vladimir Poutine — et le seul moyen pour arriver à cela est d’en passer par la mobilisation. Il y aura d’autres guerres, à l’étranger, et sur le sol américain.


 

Règle n°5: ne faites aucun compromis

Comme Ted Cruz, qui alla d’appeler Trump « complètement amoral » et un « menteur pathologique » à soutenir sa candidature fin septembre puis à faire l’apologie de sa victoire comme « victoire formidable pour les travailleurs américains », les hommes politiques du Parti Républicain sont rentrés dans le rang. Les commentateurs conservateurs qui avaient pris leurs distances pendant la campagne vont aussi rentrer dans le rang. Les Démocrates au Congrès vont se mettre à plaider en faveur de la coopération, dans l’espoir d’arriver à faire passer un petit quelque chose — ou, au moins, diront-ils, de minimiser les dégâts. Les organisations non gouvernementales, qui pour beaucoup sont en ce moment décontenancées, devant faire face à une période de transition où il n’y a plus d’ouverture possible pour leurs contributions, vont saisir n’importe quelle chance de travailler avec la nouvelle administration. Cela sera stérile — les dégâts ne peuvent être minimisés, encore moins inversés, quand le but est la mobilisation — mais pire encore, cela détruira leur âme. Dans une autocratie, la politique comme art du possible est en fait complètement amoral. Ceux qui plaident pour la coopération démontreront, comme Obama dans son discours, que la coopération est essentielle pour l’avenir. Ils ignoreront volontairement la dimension corruptrice de l’autocratie, dont l’avenir doit être protégé.


 

Règle n°6: n’oubliez pas l’avenir

Rien ne dure éternellement. Certainement pas Donald Trump, et le trumpisme, dans la mesure où il est centré sur la personne de Trump, ne durera pas non plus. L’échec à imaginer l’avenir est peut-être ce qui a coûté cette élection aux Démocrates. Ils n’ont offert aucune vision d’avenir pour contrebalancer la vision de Trump si familière, populiste blanche, d’un passé imaginaire. Ils ont également ignoré trop longtemps les étranges et obsolètes institutions de la démocratie américaine qui devaient urgemment être réformées — comme le collège électoral, qui a déjà coûté aux Démocrates deux élections où les Républicains ont gagné avec une minorité de vote populaire. Cela ne devrait pas être le cas. Mais la résistance, obstinée, inflexible, scandalisée, doit devenir la norme.