La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Ce que vous ne verrez pas dans mon documentaire sur Goscinny #1

Parce qu’à la télé, on n’a jamais le temps de raconter toutes les anecdotes absurdes qu’on voudrait.

« TV Family »

Au début des années 1950, Goscinny travaille pour la World Presse, une agence belge spécialisée en BD extrêmement humble — d’où son nom. Elle est dirigée par Georges Troisfontaines, un Liégeois qui a fait fortune en vendant des stylos-billes par correspondance et dont les traits ont servi de modèle au personnage de Buck Danny. Il applique en Europe les méthodes modernes des syndicates, les agences américaines: en clair, la modernité s’exprime essentiellement par le fait que ni les dessinateurs ni les scénaristes ne touchent de droits d’auteur. Qualifier cela d’exploitation éhontée serait parfaitement injuste car Troisfontaines, qui vit principalement entre les boites de nuit de Broadway, Bruxelles et Paris, invite systématiquement ses employés à le suivre dans ses folles nuits, après leurs journées de travail de 18 heures et demie. Certes, c’est parce qu’il déteste sortir seul. Mais il paie les additions, de quoi se plaint-on?

Georges Troisfontaines sort René Goscinny à Bruxelles, pour le récompenser d’avoir écrit 27 scénarios de BD dans la journée.
Photo © Institut René Goscinny

Troisfontaines a deux autres talents: le flair pour le business, et la capacité à convaincre ses clients de la rentabilité de ses idées à la con. En 1952, constatant que la télévision en Europe n’a pas encore envahi les foyers mais que c’est l’avenir, il décide de prendre de l’avance. Il convainc les éditions Dupuis de se positionner sur ce marché en devenir, dans le seul pays où la télé est déjà largement présente. Ils lancent TV Family, un magazine de programmes télé pour les Etats-Unis… entièrement fabriqué à Bruxelles.

Le projet peut sembler absurde si l’on ne sait pas que Troisfontaines a des employés anglophones. Bon, en fait il en a très exactement un: René Goscinny. Il l’envoie donc à New York tenir un improbable bureau, dans lequel celui-ci traduit tous les articles, fait les illustrations lorsqu’il y a des trous dans la mise en page, demande l’aide de sa mère, etc, etc.

René Goscinny dans le prestigieux bureau de la World Presse à New York, avec une secrétaire et… sa mère. Dans les moments délicats, on ne peut compter que sur la famille.
Photo © Institut René Goscinny

A la surprise générale, l’affaire périclite en quelques mois et René Goscinny revient en Europe. Les éditions Dupuis font disparaître l’ensemble des invendus, tellement c’est la méga honte de leur vie. Mais Goscinny aura passé une grande partie de l’année 1952 à New York, année où son ami Harvey Kurtzman et sa bande de génies du dessin – Wally Wood, Will Elder, Jack Davis et John Severin – lancent Mad, un comic book « conçu pour vous rendre fous ». Mad révolutionne la bande dessinée et plus généralement l’humour. Mais comme indiqué en couverture, l’humour « dans la veine jugulaire ».

Merci à l’Institut René Goscinny pour les photos.