La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Comment se radicaliser sur Internet et finir en prison (pour les nuls)

On a tous eu envie à un moment ou à un autre — enfin je crois — d’être un hacker fou dont les activités en ligne font trembler les Etats, menacent le Pentagone et mobilisent des cyber-forces de police dépassées par nos compétences techniques incroyables. Le problème c’est que jusqu’ici, finir en prison pour activités en ligne demandait effectivement des compétences techniques incroyables. Du coup la plupart d’entre nous a laissé tomber parce que se taper un manuel de hacking de serveurs Unix, même pour la gloire, très franchement c’était au-dessus de nos forces. Ce qui mine l’émergence d’une cyber-criminalité de qualité, ce sont les deux grands maux du siècle: la flemme et l’aversion aux maths.

Mais heureusement, tout ça c’est du passé. De même que se servir d’un ordinateur ne demande plus de comprendre quoi que ce soit à l’informatique mais juste de savoir cliquer sur des grosses icônes rassurantes, se faire arrêter pour activités en ligne ne demande plus du tout d’être bon en maths.

Selon TechWorm, il y a dix activités en ligne simples qui peuvent vous envoyer en prison (je mets le lien parce que vous pouvez préférer lire l’info d’origine plutôt que le compte-rendu objectif que j’en fais) et faire de vous des héros-martyrs des temps modernes. Juste dix? Non, mais le seul truc qui fonctionne sur Internet aujourd’hui ce sont les Top 10. On adooOoooOore les Top 10. On adore aussi les écrire puisque ça ne demande aucune capacité de synthèse, de structure ou d’analyse. Bref, aucune capacité à des trucs que, de toutes façons, les gens n’aiment pas trop. Voici donc le résumé des délits:

 1. Ouvrir votre réseau WiFi sans mot de passe

Reconnaissez que c’est facile. Enfin c’est peut-être déjà un peu technique pour des Internautes 2.0 de votre espèce, mais vous pouvez probablement trouver un copain qui peut vous faire ça. Ça marche dans à peu près tous les pays: s’il n’y a pas de mot de passe, votre WiFi peut être utilisé par des terroristes ou des criminels atroces, soi-disant sans que vous le sachiez. Soi-disant… Ben voyons. En tout cas c’est arrivé à un type qui a passé un mois en la charmante compagnie de la police avant qu’ils n’arrêtent son voisin pédophile.

 2. Effacer votre historique de recherches

Non mais on sait bien que si vous effacez votre historique de recherches, ce n’est pas vraiment de la police dont vous vous cachez. On le sait. Vous êtes en couple, c’est ça? En attendant, si la police veut faire une enquête sur vous et que vous avez tout effacé, c’est frustrant. Au Tennessee un étudiant a été arrêté pour effacement d’historique après qu’il ait hacké la boite mail de Sarah Palin. En Inde, le gouvernement a tenté d’en faire une loi. Une catastrophe juridique potentielle pour la paix des ménages, projet abandonné.

 3. Ecrire des tweets déplaisants

En fait, si vous projetez d’entrer aux Etats-Unis sous peu, évitez de tweeter que vous allez « détruire l’Amérique ». Ça passe mal. Et si votre seule idée de défense est d’expliquer que dans l’argot spécifique à votre groupe de potes, « détruire » veut en fait dire « faire la teuf », ça ne convainc pas.

 4. Utiliser Skype

Totalement interdit en Ethiopie. Et comme la majorité des connexions à ce site viennent évidemment d’Ethiopie, il était important de le noter.

  5. Danser dans une vidéo

Très très risqué en Iran et aux abords des sites commémoratifs de la Seconde guerre mondiale en Russie. Dans les autres pays, il semble que l’on se borne à l’humiliation sans y ajouter la prison. Mais comme la majorité des connexions à ce site viennent évidemment d’Iran et de Russie, il était important de le noter.

 6. Laisser des commentaires

Totalement interdit en Syrie, le pays d’où vient la majorité des internautes visitant ce site, ce qui explique le titre ultra racoleur de cet article. Du pur marketing de bas étage.

 7. Traduire des livres interdits

Alors ça, c’est simple, c’est interdit partout. Autant vous dire qu’on ne traduit pas des livres contre le Roi en Thaïlande, et qu’il n’est pas judicieux de traduire « L’insurrection qui vient » du français au français en France, on risque de vous exploser votre épicerie. Et après de reconnaître que bon, c’est pas clair cette histoire d’épicerie, et que le livre n’est pas vraiment interdit mais enfin, quand même. Les épiciers, c’est louche, on surveille: ça commence par arnaquer le RSI et ça finit par poser des fers à béton sur les caténaires de TGV.

 8. Parier en ligne

Si votre idée d’une bonne soirée sur Internet, c’est de mettre en danger la survie économique des réserves amérindiennes et de l’empire Partouche, vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-mêmes. Ayez au moins le cran d’aller vous faire un casino de province avec des Kalashnikovs.

 9. Partager des fichiers

Alors ça dépend des pays, mais il y en a plein où le partage de fichiers, c’est tendu. Par exemple, la France. Essayez pour voir et vous allez immédiatement être témoin de l’intervention dans votre salon de la seule force plus dangereuse et surentraînée que le GIGN et le Raid réunis: Hadopi.

 10. Poster des paroles de chansons sur Facebook

Eclaircissons: si vous postez des paroles de Michel Delpech ou de David Bowie, ça peut probablement passer. En revanche si ce sont les paroles d’un rap dont le refrain est:

Quand vous me verrez devenir fou et finir aux infos
Pas la peine de venir pleurer ou de flipper parce que c’est de votre faute toute cette merde
Que les Boston Bombers aillent se faire enculer, attendez de voir ce dont je suis capable
Je vais devenir célèbre par le rap, et par l’esquive de toutes mes condamnations pour meurtres.

Bon ben là, ça passe moins bien.

Et comme moi je suis célèbre pour mes capacités de synthèse, de structure et d’analyse hors du commun (en tout cas, plus que pour mes capacités à l’esquive de mes condamnations pour meurtres), j’ai fait l’effort — une notion d’un autre âge, je sais — de vous synthétiser la méthode ultime pour finir en prison.

1. 

Sarko TF1

Il est 20h, vous ouvrez Télérama. Ce soir, il y a Nicolas Sarkozy sur TF1, Jean-François Copé sur France 2 et Gérard Depardieu sur Arte. C’en est trop, vous décidez de vous radicaliser sur Internet pour finir en prison, de toute évidence le dernier refuge de la décence dans ce pays — avec un peu de chance vous n’aurez pas la télé dans votre cellule et vous pourrez vous consacrer intégralement à l’exploration de nouvelles pratiques sexuelles.

2. 

Décodeurs

Vous ouvrez votre navigateur et commencez par regarder les « nouvelles », ce qui atténue un peu votre rage intérieure, jusqu’à ce que votre partenaire rentre du boulot et que vous vous retrouviez obligé(e) de fermer PornHub. Vous effacez rapidement votre historique de recherches et ouvrez dans la panique 14 onglets d’articles du « monde.fr » pour vous donner une contenance. Malheureusement ce sont des articles de la rubrique « les décodeurs » et vous perdez toute crédibilité intellectuelle envers votre partenaire. Vous sentez la rage bouillir à nouveau en vous.

3. 

Jawad BFMTV

Votre voisin vous rappelle étrangement Jawad. En même temps vous n’avez aucun ami arabe, vous êtes incapable de les distinguer. Dans le doute, vous ouvrez votre réseau Wifi sans mot de passe en espérant que les terroristes qu’il héberge (peut-être) s’en servent. Vous surveillez les flux qui entrent et sortent par tous les ports de votre box. Rien, désespérant. En fait le type n’a rien à voir avec Jawad et surtout n’est même pas arabe. Pas de bol, votre voisin est kabyle, a un rapport extrêmement distancié à l’Islam et, chose surprenante, est plus alcoolique que vous. La guigne. Il va falloir vous radicaliser un peu plus, et fissa.

4. 

Montargis, café de la mairie

Puisque c’est ça vous allez radicaliser votre voisin de force, il l’aura voulu. Vous lui créez un faux compte Twitter et tweetez pour lui qu’il va détruire l’Amérique. Non, vous vous êtes un peu emballé(e), vous n’êtes pas en Amérique — c’est idiot. Mince, on ne peut pas effacer les tweets. Tant pis vous en faites un deuxième où il explique qu’il va détruire, euh… Bon. Restons crédibles. Un truc un peu ciblé, qui inquiète, mais pas non plus démesuré. La France ça fait le mec qui se la raconte. Allez, le café de la mairie à Montargis. Ça va frapper les esprits, ça, personne ne s’y attend. Malheureusement ça n’a pas l’air de frapper les esprits, aucune réaction. Vous êtes consterné(e).

5. 

Addis Abeba

Avec tous ces terroristes menaçants qu’on a de nos jours, il faut probablement un faisceau d’indices plus important pour attirer l’attention de la police. Vous croisez votre voisin dans l’escalier, lui parlez pour la première fois, lui demandez son nom Skype et prenez le premier avion pour Addis Abeba. Depuis votre chambre d’hôtel, vous l’appelez mais ça ne répond pas. Vous venez de vous rappeler que ce crétin n’a pas Internet chez lui: il se sert de votre wifi. Or vous avez coupé l’électricité avant de partir, en bon(ne) citoyen(ne) éco-responsable. Encore raté.

6. 

Rap iranien

Vous prenez immédiatement un autre avion pour Téhéran afin d’y tourner un clip de rap persan avec des meufs qui twerkent en bikini. Cette fois c’est sûr, c’est la prison direct. Vous avez la caméra GoPro, votre smartphone pour mettre la musique, mais voilà: vous n’aviez pas tout bien anticipé. Impossible de trouver des bikinis. Ni des filles qui veulent twerker pour vous. Vous enregistrez seul(e) un clip de Kanye West en farsi que vous postez sur YouTube. Et c’est là que vous vous rendez compte que vous manquez cruellement de followers iraniens pour que ça ait un impact. Nouvel échec mais vous ne vous laissez pas démonter.

7. 

Russian bombing

Vous traversez l’Irak au péril de votre vie pour rejoindre la Syrie. D’où vous allez poster des commentaires, ce qui est strictement interdit par la loi. Au moment où vous alliez cliquer sur « publier votre commentaire haineux », l’aviation russe bombarde l’unique relais Internet dont la région où vous vous situez dépendait.

8. 

Trump sex

Légèrement désabusé(e), vous retournez en France à contrecœur. Puisque c’est ça, vous allez provoquer la subversion totale dans votre pays. Vous vous attelez à la traduction française du roman érotique américain ayant pour personnage principal Donald Trump, et le publiez par chapitres sur votre blog. Ça, forcément, ça va être interdit par la loi. Et pour rester sur la même ligne idéologique, contrairement à Mein Kampf, ce n’est pas prêt de tomber dans le domaine public. « Valeurs Actuelles » est enthousiaste et vous propose un CDI. Vous commencez à accumuler les followeuses dans la communauté un peu spécialisée des soumises BDSM fréquentant les donjons néo-nazis et des cadres supérieures de banques d’investissement — hollandaises, mais pas seulement.

9. 

Rubber Pony

Maintenant que vous avez votre tribune chez « Valeurs Actuelles » et des followeuses SM, vous en profitez pour critiquer le monopole de la Française des jeux qui empêche le développement de la libre entreprise en France et nous précipite dans le déclin. Vous annoncez publiquement le lancement de votre site illégal de paris en ligne sur les courses de rubber ponies. La Française des jeux met immédiatement son service juridique sur l’affaire qui, découvrant ce qu’est un rubber pony, se demande si cela rentre vraiment dans leur champ de compétence et décide de lâcher l’affaire.

10. 

Téléchargement illégal

Ne sachant plus que faire, totalement découragé(e), vous décidez de télécharger 800 000 teraoctets de films et de musique et de les proposer en téléchargement libre sur votre site. Vous recevez une lettre d’Hadopi qui vous annonce qu’ils vont vous faire les gros yeux.

11. 

Michel Delpech

Le terrible sentiment d’impuissance vous fait sombrer dans la dépression. Le cœur triste, vous postez sur Facebook un extrait d’une chanson mélancolique de Michel Delpech qui correspond à votre état d’âme actuel:

On a vu bien des gens comme nous maintenant
Qui avaient tout perdu, ils vont bien quelque part
Je voudrais bien savoir ce qu’ils sont devenus
Tu sais je n’ai pas peur, il y a peut-être ailleurs
Des coins plus beaux qu’ici
Regarde la vallée, le village est noyé
Tout est fini

Le logiciel de surveillance des services de l’Anti-terrorisme intercepte ce post et le décode immédiatement comme une annonce déguisée d’opération kamikaze dont l’issue ne peut être que de rejoindre 72 vierges au paradis. Le RAID défonce votre porte à 4 heures du matin, se tire un peu dessus par erreur — huit blessés — et vous embarque dans les locaux de la SDAT à Levallois. Vos explications sur la Syrie, l’Iran, l’Ethiopie et le sosie de Jawad ne les convainquent pas du tout. Evidemment que vous êtes dans une filière, évidemment. Vous refusez d’avouer.

12. 

Prison

C’est bon, vous êtes en prison, ça va booster votre radicalisation.

Vous faites campagne pour la privatisation des prisons, afin de streamliner la productivité des matons.