Ministère de la Procrastination et du Monologue Social
                                                                            

Éthologie du réalisateur de documentaires en milieu urbain

Je sais bien qu’il y a des syndicats, qu’il y a des réunions, des négociations professionnelles auxquelles je ne participe pas. Je n’insinue certainement pas qu’il ne s’y passe rien, ni que personne ne donne son temps et son énergie pour défendre notre profession. Mais il me semble que l’on se perd souvent en discussions stériles sur des détails techniques qui ne résolvent en rien le problème fondamental qui érode chaque jour davantage les relations, que l’on souhaiterait harmonieuses, entre producteurs et réalisateurs de documentaires. Or tous les autres problèmes resteront anecdotiques aussi longtemps que l’on ne s’attaquera pas de front à la question centrale, la seule qui importe vraiment.

J’appelle donc mes confrères à me rejoindre pour perfectionner ensemble ce texte que j’imagine — idéalement — aussi simple qu’immédiatement éclairant pour nos amis producteurs. Un peu comme un tuto YouTube, ou comme un manuel « pour les nuls ® ». Un texte qui permettra par la suite, une fois ce socle d’informations essentielles assimilé (il y aura des contrôles surprise), d’aller tous ensemble de l’avant en écartant enfin les incompréhensions, les malentendus, et autres désagréments.

 

 

CHERES PRODUCTRICES, CHERS PRODUCTEURS,

Très concrètement, savez-vous ce qu’est un réalisateur de documentaires ?

Nous, réalisateurs de documentaires, estimons qu’avant de négocier avec vous les pourcentages sur les ventes, les taux de machin dans l’organisme truc, ou si l’on dispose plutôt de 10 ou de 20 euros à mettre à l’image une fois déduits vos frais de fonctionnement incompressibles, il est primordial que vous intégriez une chose cruciale, une chose qui va révolutionner la perception que vous avez de nous et que, de toute évidence, vous ignorez complètement. Une chose que nous oublions systématiquement de vous rappeler, en supposant naïvement qu’elle est acquise.

La voici :

Les réalisateurs de documentaires, comme vous a priori, sont des mammifères de la famille des hominidés et de l’espèce Homo Sapiens. Du point de vue de l’éthologie, et par rapport au reste du règne animal, Homo Sapiens se distingue par la complexité de ses relations sociales, l’utilisation d’un langage articulé élaboré transmis par l’apprentissage, et l’aptitude de son système cognitif à l’abstraction et à l’introspection.

Pour autant, et nous n’insisterons jamais assez sur ce fait, nous sommes biologiquement dans l’incapacité totale de nous nourrir exclusivement de choses de l’esprit — à l’instar d’ailleurs des autres mammifères, et en fait à l’instar de n’importe quoi de vaguement vivant.

Nous devons donc manger. Même si ça peut paraître vulgaire.

De plus, si nous nous distinguons des autres espèces animales par l’abondance et la sophistication de nos réalisations techniques et artistiques, la complexité de nos relations sociales nous contraint généralement à vivre en milieu urbain, parfois même dans une capitale au marché immobilier en surchauffe (ce qui est formidable pour l’économie), et en tout cas assez rarement sur un piton rocheux à regarder planer des aigles. En conséquence, et c’est fort regrettable, nous ne pouvons construire nos tanières à la seule force de nos mains et de notre courage, à partir de brindilles et de cailloux gratuits procurés par une nature bienveillante. Nous sommes le plus souvent obligés de trouver ce que, dans le jargon technique des éthologues spécialistes de l’audiovisuel, nous appelons un « appartement ». Et d’en payer les frais. Vous l’ignoriez, mais nous subissons au quotidien très exactement les mêmes contraintes, imposées par la logique-capitaliste-inhumaine, que celles dont vous ne manquez jamais de nous rappeler souffrir terriblement. Idéalement nous préférerions jouir (comme vous l’imaginez à tort) d’une vie d’insouciance éternelle passée à jouer à la baballe, à lire des livres ardus mais vachement puissants, et à ronronner en attendant qu’un généreux donateur nous apporte des croquettes en salle de montage. Mais nous devons nettoyer nos litières nous-mêmes et personne, sauf erreur de ma part, ne nous a jamais apporté de croquettes gratuitement.

Nous devons donc gagner ce que, dans le jargon technique des éthologues spécialistes de l’audiovisuel, nous appelons de « l’argent ».

(auquel cas, avec un peu de chance, il y aura quand même des gens qui voudront bien nous gratter le ventre ou nous faire ronronner)

Une fois ces informations essentielles assimilées, nous pourrons passer à l’étape suivante et discuter avec vous de taux, de pourcentages, et autres détails techniques. Mais si on en arrive là, c’est qu’on aura déjà beaucoup progressé.

 

 

Ce tutoriel vous est proposé par l’ARDOPO,

Association des Réalisateurs de Documentaires Omnivores et à Pouces Opposables