La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Faire rêver les jeunes à l’ère de l’aventure étriquée

J’ai grandi à une époque où le jeu vidéo n’avait pas inventé la contradiction dans les termes. Il n’y avait pas encore de « serious games », dont je ne comprendrai décidément jamais l’idée. Quand le jeu vidéo m’intéressait encore, l’idée était de s’évader pour quelques heures, en se mettant dans la peau de Luke Skywalker, de Bruce Lee, du Prince de Perse, de Frodon, d’un Deus ex Machina dans les simulateurs, bref: un truc qui classe un peu. Et il me semble qu’aujourd’hui encore, les jeux qui cartonnent sont du même acabit. Du coup les « serious games » (signifiant littéralement « un jeu où tu vas t’emmerder »), je ne sais absolument pas à qui ça s’adresse. Evidemment, quand c’est sur le site de Canopé, « le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques », je me doute que ça s’adresse aux jeunes. Que l’on s’est dit, les jeunes ils aiment les jeux vidéos, on va les draguer comme ça: on va leur faire un jeu comme ils aiment mais intelligent, tu vois, un jeu qui va les instruire et les cultiver tout en les divertissant, du coup ils vont trop kiffer, ils ne vont pas du tout considérer ça comme un pensum. Ça va être trop cool.

Et alors là, brainstorming. Du coup on choisit qui, comme héros du jeu? Il nous faut un héros qui leur parle, qui résonne avec leur culture de jeunes. Luke Skywalker? Arya de Game of Thrones? Un mafieux qui roule sur des prostituées comme dans GTA?… Eh! Non, j’ai une meilleure idée! Si on leur faisait jouer… (Attention les enfants, ouvrez vos esprits et vos chakras, vous allez être soufflés.) … Si on leur faisait jouer un stagiaire à « Libé »? Ça, ça va cartonner. C’est sûr, même pas besoin de tester l’idée auprès d’un panel représentatif de jeunes, c’est trop de la balle.

à la une

Eh ben non, ce n’est pas une blague, ça existe, ça s’appelle A la une, c’est sous-titré « un webdocufiction immersif, ludique et pédagogique! » (je ne sais pas comment il faut comprendre le point d’exclamation, soit ça signifie « trop cool, on est trop jeunes et trop enthousiastes! », soit « non mais on déconne, hein, on sait bien que si vous jouez à ça c’est qu’un prof ou une quelconque autorité reloue vous y a forcé, ça n’a strictement rien de ludique, c’est complètement dépressif et à la limite du sadisme! »). Même le logo est génial, c’est votre badge de stagiaire. Le rêve ultime des temps modernes: le petit badge en plastique pourri, le saint-Graal du statut social sans avenir dans les sociétés capitalistes en déclin, et des mois à 400 euros qui ne vous permettent pas de vous loger correctement à moins de deux heures de transport du lieu où vous servez des cafés. L’évasion, quoi. Fini le Seigneur des Anneaux et les aventures en Terre du Milieu, aujourd’hui c’est l’aventure assurée en Terre de la Médiocrité. Tout est bien pensé: parfois quand vous traversez les couloirs de Libé, la caméra subjective descend vers la moquette et vous fait regarder vos pieds comme un vrai stagiaire. L’aventure.

Le seul petit regret que j’ai avec ce jeu, c’est son titre. J’aurais préféré « No Future » à « A la une », là j’ai l’impression qu’il y a un peu tromperie sur cette marchandise spectaculaire. C’est peut-être générationnel, hein, peut-être que je ne suis plus du tout en phase avec la jeunesse mais, est-ce que quelqu’un peut m’expliquer…

 

quel jeune, en rentrant le soir de son 25ème stage à la con en entreprise dont le modèle économique repose exclusivement sur l’exploitation des stagiaires, a envie pour se relaxer un peu de faire un jeu vidéo… où il se met dans la peau d’un stagiaire dans un journal que plus personne ne lit, et surtout pas les gens de sa génération?

 

Qui? Je veux le rencontrer, ce jeune. Mieux, je veux le kidnapper, le séquestrer, le forcer à prendre une dose héroïque de LSD avant de le larguer seul sur une route d’Asie centrale sous trip. Ça, ce serait un jeu qui me plairait.