La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Goscinny, ou l’anti-formatage

Ce que vous ne verrez pas complètement dans mon documentaire sur Goscinny #2
Attention: cet article est aussi théorique que spéculatif, comme tout ce que je fais. Mais la seule chose que vous devez retenir est que c’est moi qui ai raison.

Mes amis savent que même si je connais (un peu) la bande dessinée et que j’ai réalisé plusieurs documentaires sur le sujet ces dernières années – et que j’en ai fait moi-même il y a longtemps – ce n’est pas non plus la passion de ma vie. Disons, pour brosser un tableau un peu vague, que je suis généralement plus intéressé par la politique. Mais ce qui est pratique c’est que dans ma grille de lecture du monde, TOUT est politique. Du coup, je peux m’enthousiasmer pour plein de trucs. Y compris pour des trucs qui de prime abord n’intéressent pas vraiment les gens qui sont eux aussi intéressés par la politique.

Donc quand j’ai commencé ce documentaire sur René Goscinny une amie productrice, après s’être simplement réjouie d’apprendre que j’avais du travail, m’a posé cette question on ne peut plus pertinente: « Mais… Ça nous intéresse?… » Ce à quoi, sur le moment, je n’ai su répondre que « Euh… mais… oui, non, c’est super… Tu… Enfin tu verras… ». Je fais partie de ces gens qui trouvent les réponses percutantes trois heures après, quand tout le monde est parti: je ne ferai jamais de stand-up ou d’impro. Comme cela fait maintenant trois mois, j’ai enfin la réponse pour les gens qui ne s’intéressent pas du tout à la bande dessinée, et donc pas non plus à Goscinny dont ils ne savent d’ailleurs pas vraiment s’il est le dessinateur de Lucky Luke, l’auteur d’Astérix, le metteur en scène d’Iznogoud, ou vice versa ou un truc comme ça.

Pilote n°1, 1959

Oui, Goscinny nous intéresse. Pas pour Astérix ou Lucky Luke ou le Petit Nicolas, ça on s’en fout un peu (ce n’est pas tout à fait vrai en ce qui me concerne, mais là je m’adresse aux non-bédéphiles radicalisés). Goscinny nous intéresse DE TOUTES FAÇONS en tant que rédacteur en chef de « Pilote », le magazine qu’il crée en 1959 et qui devient le creuset de la bande dessinée moderne française, voire, dix ans plus tard, mondiale. A peu près tout le monde s’accorde sur ce point. La conjoncture n’est pas particulièrement favorable: « Pilote » a été racheté par Georges Dargaud, grand amoureux des arts sonnants et trébuchants. Mais voilà, la manne financière générée par les ventes des albums d’Astérix est telle que Dargaud laisse à peu près à Goscinny les coudées franches pour son journal, et Goscinny ne se prive pas de saisir cette opportunité.

Mad n°1

C’est logique: Goscinny a vu naître « Mad » à New York, le comic book qui révolutionne l’humour anglo-saxon en 1952, avec son ami Harvey Kurtzman à la barre. L’humour ne sera plus jamais comme avant, ni en BD, ni à la télé (pour prendre un exemple parmi d’autres « Saturday Night Live », de l’aveu même de ses créateurs, n’est rien d’autre que l’adaptation de l’esprit Mad à la télé), ni au cinéma ni, très franchement, nulle part. Goscinny veut faire le même coup en France mais c’est un esprit pragmatique: « Pilote » a été lancé comme un magazine pour les jeunes. Il sait que la loi sur les publications pour la jeunesse de1949 (il le sait d’expérience avec Lucky Luke, pour lequel il est obligé, par exemple, d’écrire des scénarios de western sans aucun cadavre ni effusion de sang) et la structure économique du journal dont il n’a pas les rênes, ne lui permettent pas de reproduire trait pour trait le coup de son ami Kurtzman qui, par ailleurs, est de prime abord un échec. Il va falloir y aller progressivement. Ce qu’il fait en avalant certainement pas mal de couleuvres, jusqu’à l’explosion d’Astérix.

« L’Express », septembre 1966

Mais à partir de 1965-66, les jeux sont faits. Astérix est un « phénomène » comme le titre alors « L’Express ». Goscinny peut entamer la lente, patiente évolution de « Pilote » vers le laboratoire de création d’un art nouveau qu’il va devenir, sans que Dargaud n’interfère plus que ça, occupé qu’il est à devenir ridiculement riche pour une raison qui lui a complètement échappé, mais qu’importe. Goscinny est d’ailleurs bien plus souple que ne l’a été Kurtzman chez « Mad » et les autres magazines que celui-ci a lancés après – « Help », « Humbug », etc. Pour expliquer cette folle explosion artistique, on avance généralement deux raisons: l’argent généré par Astérix, et le « flair de rédacteur en chef » de Goscinny.

Nous avons tous des expressions qui nous hérissent, je crois. Personnellement j’en ai plein. Par exemple je (et aussi Ronan Sinquin, le monteur du film, c’est pour ça et exclusivement pour ça que l’on travaille ensemble) déteste qu’on dise que c’est « dans l’ADN » de quelqu’un ou de quelque chose d’être, je ne sais pas, c’est un exemple parmi d’autre, hérissé par des expressions. J’ai par ailleurs une haine farouche du scientisme mai là je m’égare complètement, évitez juste de nous parler d’ADN si vous n’êtes pas généticiens. Bref, pour revenir à ce qui nous occupe, je n’ai aucune idée de ce que signifie le mot « flair » – à moins d’être un labrador. Et après avoir passé plusieurs mois – voire plus d’un an si je compte mon précédent documentaire sur Lucky Luke – à travailler sur René Goscinny, je crois être en mesure d’affirmer qu’il n’est PAS un labrador, même s’il a toujours l’air vachement sympa et enthousiaste.

Harvey Kurtzman, John Severin et René Goscinny

Je crois que la démarche de Goscinny est profondément politique. De part son grand-père maternel imprimeur et éditeur, il a été élevé dans l’idée du respect du livre, mais pas de manière élitiste, bien au contraire: dans l’idée de la mission fondamentale de se cultiver pour transmettre aux autres, en diffusant le savoir le plus largement possible. Il va lier une profonde amitié avec Harvey Kurtzman et les autres créateurs de « Mad » pour la même raison: ils aiment le comics parce qu’il est populaire, ils veulent faire des comics plus ambitieux, plus intelligents, parce qu’ils veulent diffuser une culture populaire de qualité. Thèse que je partage avec Anne-Hélène Hoog, ex conservatrice du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme qui a monté l’exposition Goscinny qui ouvre fin septembre, et désormais en charge du musée de la bande dessinée à Angoulême.

Druillet en couverture de « Pilote »

A « Pilote », Goscinny va refuser ce qui est alors la norme dans les périodiques de bandes dessinées destinés à la jeunesse: les sondages. Chez « Spirou » et « Tintin », on demande régulièrement aux lecteurs les personnages qu’ils préfèrent. Chez « Tintin », on indexe même le prix de la planche à la position de la série dans les sondages. Goscinny, lui, est violemment contre. Il estime que le rôle d’un rédacteur en chef n’est pas de suivre ses lecteurs mais de les précéder, pour les ouvrir à d’autres formes, d’autres idées. Son rôle est, pour résumer, d’éclairer les masses. Si j’avais mauvais esprit (et ce n’est absolument pas le cas), je dirais que Goscinny est aux lecteurs de « Pilote » ce que les Ashkénazes sont aux Séfarades.

Jean-Claude Mézières
Photo © Sara Krzyzaniak

Quant au « flair », et loin de moi l’idée de minimiser les découvertes de talents extraordinaires de « Pilote », je pense qu’il faut le comprendre, d’une part par cette démarche, et d’autre part par des raisons industrielles pragmatiques. Comme me l’a dit Jean-Claude Mézières, le dessinateur de Valérian, « Pilote » était un hebdo de 64 pages. Quiconque a fait de la BD se rend compte de ce que ça veut dire, c’est tout simplement énorme. Donc il fallait que ça tourne. Et ce n’est pas comme si, à l’époque, il y avait un choix incroyable de titres pour les jeunes auteurs et dessinateurs en France, surtout ceux qui faisaient preuve d’originalité. Tout le monde passait par « Pilote ». Toutes les semaines, six pages étaient allouées à tester des débutants. Certains disparaissaient, d’autres se confirmaient et restaient. Bien sûr que Goscinny, lui-même scénariste et ancien dessinateur (comme son co-rédacteur en chef Jean-Michel Charlier), était particulièrement qualifié pour repérer les jeunes talents, mais il faut surtout souligner qu’il avait mis en place les conditions et était au centre névralgique d’une opération volontaire, et à peu près incontournable, de renouvellement d’une profession qui s’inventait en même temps qu’elle se faisait.

Caricature d’Hitler par Goscinny

Goscinny – et c’est là que oui, ça nous intéresse, c’est là que l’on peut apprendre de lui – Goscinny c’est l’anti-formatage absolu. C’est l’idée que la réussite vient non pas de donner à son public ce qu’il veut, mais de le violenter un peu pour lui apprendre progressivement à s’ouvrir l’esprit, à être plus curieux et plus exigeant. Goscinny c’est aujourd’hui du patrimoine national, comme m’a dit Hugues Dayez, spécialiste de la BD, mais c’est le pied de nez ultime au patrimoine, c’est la conviction qu’une culture n’est intéressante que lorsqu’elle est vivante, qu’elle se fout ouvertement de la gueule de ce patrimoine imbécile (oui, on peut amener des professeurs très sérieux à aimer la bande dessinée en y injectant des citations latines tirées des pages roses du Larousse, en se moquant ainsi de leur suffisance sans le dire explicitement). Goscinny, c’est ce qu’il nous faudrait aujourd’hui et qui nous manque cruellement, y compris bien sûr dans les diverses institutions qui célèbrent son œuvre et son héritage en grandes pompes.

Goscinny, dont on souligne toujours que son œuvre est avant tout peuplée d’imbéciles plus que de méchants (les Dalton, l’entourage de Jules César, etc.), et qui de toute évidence s’inquiétait plus du nombre incalculable d’imbéciles capables de se précipiter dans les manigances d’une extrême minorité de méchants que de cette minorité de méchants elle-même, a toujours fait preuve d’un optimisme obstiné en consacrant sa vie à essayer de rendre les gens, dès l’enfance, moins cons.

Albert Uderzo et René Goscinny. © Sygma