La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Joann Sfar: messie des taxis, humble éclaireur des masses complotistes à moteur

Une intervention de Sfar pour moi, c’est un peu comme une ampoule à incandescence dans la nuit pour une mite: je me précipite. Même si, contrairement à la mite, je sais que ce n’est probablement pas une idée de génie.

Vous avez peut-être moins de temps que moi au début de votre week-end, je vais donc vous faire un rapide résumé de « Sfar, c’est arabe?« . On y apprend quatre choses capitales.

  1. Joann Sfar a des amis connus. Plusieurs. Mais ça, vous le saviez déjà.
  2. Joann Sfar n’a plus trop le temps de les voir, parce que
  3. Joann Sfar dialogue désormais principalement avec ses chauffeurs de taxi.
  4. Joann Sfar est plus intelligent, plus tolérant est plus drôle que ses chauffeurs de taxi.

Vous me direz, la conclusion du deuxième point est hâtive, peut-être qu’il prend des taxis pour aller voir ses amis, justement? Je n’y crois pas. C’est pour ça qu’il les cite, c’est un cri de détresse. Les types qui relatent leurs conversations avec leurs chauffeurs de taxi, j’en ai connu plein. C’est un peu ma spécialité cachée. C’est à ça, par exemple, qu’on reconnaît les correspondants de presse d’expérience. Je les ai côtoyés en Asie, je le sais. Quand chaque fois que vous ouvrez un journal, l’opinion de l’homme du peuple anonyme qui est rapportée correspond très exactement à l’opinion du chauffeur de taxi du journaliste telle qu’il vous l’a relatée la veille au bar du Club de la presse, vous êtes face à un journaliste d’expérience. Pas le genre à aller perdre son temps sur le terrain, on ne la lui fait plus. Alors que tout est là, à portée de main. Surtout que dans ce métier, l’expérience allant de pair avec un goût prononcé pour la bouteille, le terrain, c’est dangereux. C’est pas plat. C’est ce que dans le jargon technique obscur des correspondants de presse on appelle un terrain miné. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être en zone de conflit, c’est juste la dénivellation. Et j’ai l’extrême décence de ne pas vous faire la liste des correspondants de la presse française en Chine qui ne s’aventurait plus en terrain miné par expérience. Le fait est que, de toute évidence, Joann Sfar est désormais lui aussi un homme d’expérience. Il faut donc écouter ses chauffeurs de taxi.

Non pardon, pas ses chauffeurs de taxi, plus exactement ses propres brillantes réparties à destination de ses chauffeurs de taxi. C’est là qu’on voit que Joann Sfar n’est pas un simple correspondant de guerre en terrain miné. C’est un artiste, c’est un auteur.

sfar taxi

Et il ressort de la conversation relatée que Joann Sfar est effectivement plus intelligent, plus tolérant est plus drôle que son chauffeur. Et ça, ça me rassure. Si ça avait été le contraire, ma conception du monde se serait brisée contre le pare-choc du taxi. Qu’un type qui passe le plus clair de son temps à lire, écrire et discuter avec d’autres gens qui lisent écrivent et discutent, aie plus de facilités à briller en société qu’un type qui passe quatorze heures par jour dans les embouteillages, ça me rassure. J’ai eu un moment d’angoisse, quand même, gros suspense: parce que Joann Sfar commence par nous expliquer à quel point il est humble. Je me disais intérieurement, que va-t-il advenir du monde et de la civilisation des Lumières si Joann Sfar avoue publiquement, humblement qu’il a perdu un match de rhétorique contre son chauffeur de taxi obscurantiste, alors même qu’il la relate lui-même, qu’il pourrait tout falsifier comme il veut (c’est son droit, c’est un artiste)? Devra-t-on dissoudre l’Education nationale? Supprimer le budget du Ministère de la culture?  Mais non, heureusement, Joann Sfar est un homme honnête, et en plus il gagne à la fin.

Donc la morale de cet article vertigineux, c’est: il faut dialoguer. Eh ouais. Eh ben ouais. Vous vous croyez malins, vous, les gens qui dialoguez pas. Eh ben vous avez tort, faut dialoguer les gars! Il ne s’agit pas de grommeler en regardant ses pompes, pas dans le monde dans lequel on vit: c’est mort, ça, c’était possible avant mais là c’est fini, fi-ni.

Puissant. En même temps, je sais pas: vous, quand vous dialoguez — parce que contrairement à ce que semble penser Joann Sfar, je pense que beaucoup de gens ont testé le truc avant lui — est-ce que vous faites une déclaration publique pour dire à tout le monde:

Eh! Regardez! Je dialogue! Là, mais regardez, regardez-moi, je dialogue! Avec mon chauffeur de taxi! C’est pas un truc de ouf’, ça? Sérieux! Je viens même de porter un coup fatal au complotisme à moteur par la seule force de mon intelligence supérieure et de mon éducation qui me rend humble. Prenez-en de la graine.

Moi non, mais bon, je suis très réservé, je dialogue peu.

Et pour conclure, un extrait du show de Stewart Lee (sautez directement à 2’57 » si vous êtes pressés) sur les conversations imaginaires avec des chauffeurs de taxi qui vous présentent assez naturellement à votre avantage.