Ministère de la Procrastination et du Monologue Social
                                                                            

L’arrêt du tabac – première semaine

ou pourquoi vous feriez mieux d’éviter de faire comme moi

 

Rétrospectivement, essayer de tirer des conclusions générales de la première semaine me semble complètement absurde, car tout y est incroyablement particulier.

D’abord, l’idée radicale d’arrêter de fumer alors que la veille encore on se posait à peine la question, au mieux on se demandait si l’on devait prévoir un ou deux paquets d’avance à la maison pour être plus sûr, pour éviter un stress possible ou une incapacité de travailler. C’est-à-dire qu’on acceptait de facto qu’on était incapable, jusqu’à nouvel ordre, de prendre la décision que l’on ne savait pas qu’on allait prendre le lendemain : une vaine procrastination de l’inéluctable.

Ensuite il y a la raison dont découle la prise de décision, et ses modalités. En ce qui me concerne, cet enchaînement est aussi limpide qu’imparable. La radiologue, le visage un peu figé (« concerné », comme on dit à la télé), improvise un mauvais dialogue de film de cinéma bis à clichés : « Alors… J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. ». La bonne, c’est que je n’ai rien de grave ou d’irrémédiable (ce qui me semble effectivement être une super bonne nouvelle, vu la vie extrêmement saine que je mène depuis de longues années). La mauvaise c’est que mes poumons sont très « fatigués » pour mon âge, et que si je n’arrête pas de fumer immédiatement, dans cinq ans j’aurai un respirateur dans le nez et des bouteilles d’oxygène dans le caddy de mon déambulateur. Je ne sais pas pourquoi (car il y a des milliers d’autres exemples), à 10 heures du matin, à jeun, j’ai immédiatement pensé à Gotlib. Le mec censé être super rigolo, mais quand tu vois ses dernières interviews avec le respirateur dans le nez et les bouteilles d’oxygène, eh ben il est pas si rigolo que ça parce que c’est juste impossible d’être rigolo avec un respirateur dans le nez et des bouteilles d’oxygène. C’est franchement incompatible, en plus d’être moche. Je n’ai jamais vu personne porter ses bouteilles d’oxygène avec panache, c’est le fashion faux-pas ultime. Donc quand on te dit ça quasi au réveil, à jeun, et que tu as un flash de la tronche sinistre de Gotlib sur la fin, à 10 heures du mat’ (autant dire à l’aube), tu en tires les conclusions qui s’imposent : aujourd’hui je m’achète deux paquets de clopes, je me les introduis par tous les pores possibles, une par une ou en simultané, deux par deux ou douze par douze, aujourd’hui c’est la teuf, je fais ce que je veux… Et demain, après près de trente ans de loyauté indéfectible à ce truc hyper cool (on ne va pas se mentir), eh ben c’est terminé. Parce que c’est tellement abstrait, tellement bizarre, que ce n’est même pas discutable. Et puis parce que merde : Gotlib, quoi. Et surtout parce que c’est la grosse flippe.

J’adore les nouvelles technologies audiovisuelles, j’étais fasciné par les caméras subjectives embarquées sur les colliers de chats, développées par la BBC avec la Royal Society, ou par les sous-marins développés par la même BBC pour que l’équipe de Planet Earth 2 descende dans les abysses documenter en 4K de nouvelles espèces marines encore inconnues. J’ai par contre un rapport un peu ambivalent (même si technologiquement c’est remarquable) aux caméras qu’on m’introduit dans le nez. Fort heureusement, cette expérience désagréable a été immédiatement contrebalancée par l’exclamation de l’ORL qui en était à l’initiative : « Gredin, va !… » J’espère qu’il a compris que si je n’ai pas éclaté de rire, c’est uniquement parce que c’est assez compliqué avec une caméra dans le nez. Bref, il a confirmé avec un peu plus d’humour le diagnostic de la radiologue : les conneries, ça va comme ça. Certes, vous bossez à la télé, vous êtes un bon vivant, j’ai bien compris votre genre, là… Ouais ouais, on ne me la fait pas à moi… Je vois le style… Bon. On ne va pas vous changer, soyons réalistes. Mais disons que si parmi toutes vos diverses habitudes plus ou moins néfastes vous deviez en arrêter une — histoire d’être pas trop con à votre âge, mais bon ça vous regarde… — les clopes, comment dire : ce serait le bon choix. Ce serait « le meilleur cadeau que vous pourriez faire à votre corps ». Un message assez clair.

Donc au début, c’est facile. À part le fait qu’on oublie absolument tout, qu’on ne peut se concentrer sur rien de sérieux, qu’on est hyper irritable sans même s’en rendre compte (à moins d’être de mauvaise foi, mais c’est une solution de facilité), et qu’on a des moments de panique impossible à maîtriser… À part ça… Sinon, ça roule. Parce que d’abord, on est super fier d’avoir réussi — c’est nouveau ! C’est donc vachement intéressant. Parce qu’ensuite, la raison pour laquelle on a brutalement arrêté n’est pas discutable. Parce qu’enfin, la vie étant l’ensemble des forces qui luttent contre la mort, on y met du sien.

On y met tellement du sien que ça prend le dessus sur tout le reste. C’est pour cette raison que ce n’est pas absurde d’arrêter dans un moment de vie un peu creux où les petits échecs du quotidien n’ont pas grande importance. Je n’ai strictement rien foutu de cette semaine. Enfin si, des conneries, des petites tâches vaguement atteignables, bref : je n’ai strictement rien foutu. Après, soyons honnêtes. En tant que « créateur », « artiste », « auteur », « branleur » (ce terme est le plus adéquat), il m’est arrivé fréquemment de ne strictement rien foutre de semaines où je n’arrêtais pas du tout de fumer — mais c’est un autre problème, en fait beaucoup plus grave.

On y met tellement du sien que ça prend le dessus sur tout le reste… C’est pour cette raison que c’est une catastrophe absolue pour la libido. Or en plein été à Paris, c’est tout de même assez suspect. Avec ma meuf, c’est au moins aussi suspect. Personnellement, ça me semble tellement bizarre que je me suis forcé à sortir pour admirer le paysage estival contre mon gré. J’aurais préféré rester prostré sur mon lit avec mon chat, même si je sentais confusément que ce n’était pas complètement sain. Ce qui est tout de même la preuve définitive que dans l’éventail pléthorique de drogues à la disposition des êtres humains correctement connectés, le tabac est de très loin celle qui rend le plus misérable. J’affirme ça de manière péremptoire, comme si j’avais une expérience exhaustive du dit éventail, ce qui n’est (malheureusement) pas le cas.

Du coup, par cette accumulation déplorable de raisons diverses, on n’a pas du tout envie de fumer. On se rend compte et on se réconforte en constatant à quel point c’est nul, ce qui provoque même de brefs moments de satisfaction quasi-orgasmique. Je ne fume plus ! Je suis libéré ! Intellectuellement je le refuse, mais dans ma chair je ressens cette victoire morale contre moi-même et mon addiction honteuse, bien chrétienne, bien douteuse, dont le rejet indigné a parfois pu, bêtement quand j’aurais dû l’ignorer, me pousser à fumer encore davantage pour prouver je ne sais quoi à je ne sais qui.

Puis arrive la fin de la première semaine. Il était temps. J’ai été désagréable avec mon père, avec ma compagne, et probablement avec d’autres gens qui me l’ont moins fait remarquer. Mais je sens que ça s’estompe, que j’ai plus de recul. J’oublie un peu moins, je me concentre un peu mieux, je regarde un peu plus les jambes et ce à quoi elles sont attachées, j’apprécie toujours les siestes avec mon chat mais j’ai par ailleurs quelques projets un peu plus ambitieux pour meubler ma journée : j’ai une ou deux idées qui éventuellement pourraient m’enthousiasmer, voire donner lieu à chercher (doucement) le moyen de les concrétiser.

En revanche, passée la stupéfaction nouvelle et distrayante d’être apparemment capable de ne plus fumer, j’ai de nouveau (un peu, pas trop non plus) envie de fumer. C’est chiant, mais si c’est le prix à payer pour retrouver les érections matinales et/ou imprévues de Paris en été, je suis déterminé à m’en accommoder.