La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Le jour d’avant — la fin du capitalisme

Sumana poussa la porte en verre, pas complètement à l’aise. Ordinairement, lorsqu’elle terminait un rapport, il était presque toujours immédiatement validé et publié en ligne sans qu’il y ait discussion préalable dans le bureau de son supérieur. Après tout elle avait plus de six ans d’ancienneté dans la « banque qui dirige le monde », on faisait confiance à son expertise et en plus, comme c’était une femme et qu’elle n’était pas blanche, on préférait éviter les problèmes avec une employée issue non pas d’une, mais de deux diversités — avec ces gens-là, on ne sait jamais où commence la paranoïa et dans quel tribunal de prud’hommes elle se termine, même si leur présence est nécessaire pour l’image de la société et permet certaines déductions d’impôts. Mais son dernier rapport était différent. Elle n’était même pas surprise de se retrouver chez le chef, dans ce bureau dont l’ultra-minimalisme signifiait de toute évidence 1) qu’il n’avait aucun goût particulier (même pas un mauvais), 2) qu’il ne travaillait jamais vraiment, 3) qu’il n’avait pas d’aventure avec sa secrétaire, sinon il ne se serait pas fait faire un bureau entièrement en verre, et donc 4) qu’en l’absence de parties de jambe en l’air et de tout outil de travail effectif, il devait passer le plus clair de son temps à regarder Londres à travers la baie vitrée. C’est bien, c’est toujours mieux que Montargis, mais c’est quand même probablement un peu chiant à la longue.

— Bon, dit le chef, en plaçant ses deux mains bien parallèles sur le rapport de Sumana, comme s’il fallait à tout prix l’empêcher de s’envoler dans une bourrasque inopinée, bien que la baie vitrée soit fermée.

Elle ne sut quoi répondre, c’était trop puissant. Elle décida donc d’attendre la suite, qui mit un temps désagréablement long à arriver. Il leva la tête et la regarda droit dans les yeux.

— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?…

Sumana balbutia une seconde absence totale de réponse :

— Ben je… Enfin, c’est… Mais.

Puis elle toussa pour s’éclaircir la gorge, un signal fort et volontaire, universellement reconnu comme tel dans toute discussion avec une hiérarchie. D’un dédaigneux revers de la main, son supérieur fit glisser vers elle le rapport imprimé dont les feuilles se dispersèrent sur la table en verre. La bourrasque était arrivée.

— Non mais là ça ne va pas du tout. Tu en es consciente, j’espère ?

— Je t’assure, tu me connais, on a vraiment bossé. On a repris les données dans tous les sens possibles, c’est la seule conclusion rationnelle. Tu penses bien qu’on n’a pas écrit ça à la légère ! Après, peut-être qu’il ne faut pas le publier, qu’il faut garder ça en interne.

— Pourquoi faudrait-il garder ça en interne ?

— Ben… Je ne sais pas mais… C’est chaud, quoi. Ça peut tout faire péter.

— Ah ?

Elle n’arrivait pas à savoir s’il était sérieux ou s’il se moquait d’elle ouvertement. Il poursuivit :

— Est-ce que tu peux me synthétiser en une phrase… Non, attends, soyons modernes : est-ce que tu peux me synthétiser en moins de 140 caractères la conclusion de ton rapport ?

— Alors, oui. Attends…

Elle sortit son portable et lança l’app Twitter pour écrire sa phrase et en vérifier la longueur.

— Ça y est : « La seule conclusion possible de notre étude sur les tendances des marges bénéficiaires est que le capitalisme ne fonctionne pas. »

Il l’écrivit à son tour sur son téléphone et parut satisfait.

— Parfait, ça ne fait que 128 caractères. Tu as juste la place pour rajouter « #senscommun ».

— Comment ?…

— Tout le monde le sait que le capitalisme ne fonctionne pas. C’est juste du bon sens.

— Mais… On passe notre temps à dire le contraire, quand même. Sauf à un bref moment après la crise de 2008 parce que c’était tendance et que ça avait l’avantage indéniable d’éviter de se faire lyncher.

Il leva les yeux au ciel, exaspéré.

— Non mais d’accord, on dit le contraire, évidemment : c’est notre boulot. Mais ce n’est pas pour ça qu’on le pense… Sumara, enfin ! C’est navrant.

Complètement larguée par la tournure que prenait la conversation, Sumara estima qu’il fallait la rediriger vers du concret et du pragmatique. Car s’il y a une chose que les professionnels du monde de la finance et des banques d’investissement maîtrisent, c’est bien le concret et le pragmatique.

— Mais alors du coup, on le publie ou pas ?

— Oui si tu veux, enfin je m’en fous. Oui. De toutes façons maintenant qu’il est terminé, ça fait toujours du contenu pour le site.

Il se replongea dans son téléphone, et entreprit d’écrire un sexto à une jeune cliente ukrainienne dont l’époux oligarche venait brutalement de mourir de vieillesse dans la fleur de l’âge. Sumara se leva avec la désagréable impression que le véritable but de cet échange lui avait complètement échappé.

— Mais…

Il leva la tête vers elle, interrogateur.

— Mais donc, où est le problème en fait ? Excuse-moi mais je ne suis pas certaine d’avoir bien compris.

— Le problème c’est que vu le niveau de salaires des analystes dans la première banque d’investissement au monde, si on vous paye à découvrir que la terre tourne autour du soleil, que la gravité existe, que les poissons vivent dans l’eau ou que le capitalisme ne fonctionne pas, elle est peut-être là, la preuve définitive que le capitalisme ne fonctionne pas du tout. On ferait peut-être mieux de tous vous virer et de recruter au bistro du coin, on ferait des économies substantielles. N’oublie jamais la première règle de la finance. Tu t’en souviens, j’espère ?…

— Euh… Je le savais, hein, mais là sur le moment…

— « Si tu ne peux pas impressionner avec des idées brillantes, sème la confusion avec des idées débiles. » Par contre, pas de lieux communs.

— Ce n’est pas la première règle de la finance, c’est une citation de W.C. Fields, humoriste misanthrope.

— C’est ça, c’est pareil.

Il se replongea dans son sexto, mais elle ne voulait décidément pas le lâcher.

— Attends, si on est tous d’accord sur le fait que le capitalisme ne fonctionne pas…

— Evidemment qu’on est d’accord, enfin, tu es aveugle ou quoi, lui répondit-il exaspéré.

— Oui mais du coup on va finir par tous plonger. Et nous avec.

— Mais non, tu sais bien que la « Main invisible » ce n’est pas le délire abstrait d’Adam Smith, ça c’est pour la com’. La vraie Main invisible bien pragmatique et bien concrète, c’est nous, on s’arrange toujours, sans que ça se voit trop, pour faire croire que ça fonctionne à nouveau. Tu le sais bien, on fait ça après chaque crise. Et s’il y a un truc qu’on maîtrise, dans la finance et les banques d’investissement, c’est bien le pragmatique et le concret.

— C’est juste.

Comme il l’avait prévu, le rapport sorti le lendemain dans l’indifférence générale. Il fut presque exclusivement repris par Bloomberg, mais seulement parce que le modèle économique de Bloomberg est justement de reprendre des rapports sur la finance que personne ne lit vraiment. Et surtout pas les journalistes de Bloomberg qui savent mieux que quiconque, puisque c’est leur métier, à quel point ça n’a aucun intérêt.

 

Goldman Sachs Says It May Be Forced to Fundamentally Question How Capitalism Is Working

The profit margins debate could lead to an unsettling conclusion. Needless to say, it’s not every day you see a major investment bank say it might have to start asking broader questions about capitalism itself.

Bloomberg.com

 

Corrida capitaliste