La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Les facettes ensoleillées de la Chine

ou les Habits neufs du Président Jeanneau

Si vous ne travaillez pas dans le documentaire télé (statistiquement c’est probable) vous ne le savez certainement pas car ça n’a pas beaucoup d’intérêt pour vous: l’édition 2015 du Sunny Side of the Doc, le marché international du documentaire qui se tient chaque année à la Rochelle, vient de fermer ses portes. Un grand cru (« Sunny Side Goes Wild ») placé sous le signe des fauves à la gueule ouverte. On ne saurait mieux caractériser cet événement.

En effet, depuis quelques années, dans les « Gold partenaires » du marché (c’est-à-dire les partenaires dont vous avez le logo autour du cou, pour clipser le petit badge qui vous ouvre les portes de la Mecque du doc sous parasols), il y a la République Populaire de Chine. On peut couper les cheveux en quatre avec des baguettes et dire qu’il y a des sociétés chinoises, pas le gouvernement en tant que tel, mais soyons sérieux: le gag de la dictature dotée d’une industrie des médias indépendante, ça va deux minutes. Evidemment on va me répondre que justement, en les ouvrant sur l’extérieur (nous et nos Lumières) on va contribuer à les faire « évoluer ». Outre la condescendance de cette vision des choses, digne des plus grands missionnaires jésuites du temps des Guerres de l’opium, rappelons tout de même que le même argument a servi pour l’Afrique du sud sous l’Apartheid avec le succès que l’on sait, pour la Birmanie, mais surtout que tous les autres secteurs industriels ont servi cet argument du cheval de Troie depuis qu’il a bien fallu trouver un prétexte pour lever l’embargo décrété suite au massacre de la place Tiananmen. Avec le succès que l’on sait (« C’est par la monnaie que viendra la démocratie en Chine », Alain Juppé, 1992). Mais les médias ont toujours un train de retard. On peut reprocher pas mal de choses au gouvernement chinois, mais probablement pas d’être des imbéciles. Pourtant, c’est bien l’argument que m’a servi Yves Jeanneau, le directeur du Sunny Side, il y a quelques années. Il faut dire qu’il organise aussi le Asian Side of the Doc, la dernière fois en Chine où là, c’était évidemment le feu d’artifice de partenaires national-maoïstes.

Mais bref, le partenaire principal du Sunny Side de cette année à la Rochelle c’était le CICC, le China Intercontinental Communication Center, sis à Pékin. Celui-ci ou un autre, ça ne change pas grand chose pour moi. L’idée reste la même: faire du documentaire — je suis désolé d’insister sur ce point mais quand même: du DOCUMENTAIRE! — avec un pays au gouvernement assassin. Quand je faisais des études de chinois, j’ai été durablement marqué par une phrase de Simon Leys, qui vient de nous quitter: « Il y a des époques où le dernier refuge de la décence est dans la répétition: il faut commencer toute conversation sur la Chine par rappeler qu’il s’agit d’une dictature. » Pas difficile en 2015, dans la mesure où la répression en Chine a rarement été aussi féroce depuis Tiananmen.

SSC

Toujours est-il que dans la page de présentation du site du CICC, il y a ce paragraphe merveilleux:

Depuis 2003, avec les chaines du monde entier, nous avons coproduit et diffusé plus de 200 heures de documentaires de haute qualité, présentant les nombreuses facettes de la Chine: sa croissance économique dynamique, sa diversité culturelle, son histoire ancienne, sa science et ses technologies de pointe, ainsi que sa beauté naturelle, peu connue en dehors de ses frontières.

C’est évidemment une coquille que n’ont pas encore corrigée leur équipe de missionnaires attitrés, Yves Jeanneau et sa bande ensoleillée. Il faut bien sûr lire:

Depuis 2003, avec les chaines du monde entier qui nous sucent en espérant compenser leurs pertes d’après la crise de 2008 (qui signe la fin de l’Occident et de ses valeurs à la con), nous avons coproduit et diffusé plus de 200 heures de films de propagande de haute qualité, dissimulant brillamment les nombreuses facettes de la Chine: sa corruption endémique, le génocide culturel de ses minorités ethniques arriérées, son histoire ancienne que nous réécrivons allègrement à notre convenance, les transferts de technologies de pointe venues de ces abrutis d’Occidentaux qui pensaient qu’ils allaient être gagnants dans l’affaire (mais en même temps vu leur niveau actuel, c’est peut-être un réacteur de technologie Areva qui va nous péter à la gueule à nous aussi), ainsi que sa nature ravagée par l’industrialisation sauvage et la pollution qui fait de la Chine le premier pays au monde pour les taux de cancers.

Mais vous aviez rectifié vous-mêmes.

Autant dire que pour l’investigation de fond sur un des plus terribles enjeux géopolitiques contemporains, accrochez-vous, ça va dépoter dans le documentaire télé.

C’était le point de vue de Guillaume Podrovnik, réalisateur archaïque qui a complètement raté son virage décomplexé.