La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

« Libé », un organe SM qui fait rire

LibéOn le sait: l’été, plus que sur les questions politiques de fond, la presse se concentre sur le divertissement facile à lire à la plage. Le problème, c’est que c’est souvent plutôt raté — ou alors, je ne sais pas, je ne suis pas la cible. Le « décodeur » du « Monde » (votre « journal » de « référence ») sur les anti-moustiques m’a laissé perplexe, malgré la menace de l’invasion des tigres. Fort heureusement, il n’y a pas que les journaux de référence dans la vie, il y a aussi les journaux dont l’existence même confine à l’absurde. Je précise tout de suite que l’absurde n’est en rien péjoratif dans mon esprit, puisque « Libé » m’a offert aujourd’hui le plus grand divertissement de tout mon été.

Ce n’était pas couru d’avance puisque la une affichait: « La grande menace de Chine ». J’ai lu. Et j’ai ri. Merci, « Libé ». Merci! J’avais dit un jour à un de tes journalistes que, non, un journal qui meurt, ce n’était pas nécessairement une tragédie, une bibliothèque qui brûle, un vieil Africain qui meurt ou un coup dur pour la liberté de la presse, mais peut-être — peut-être! — une occasion de sabrer le champagne. Je retire et goûte cette douce fin d’été.

Ça commence dans le chapô et sur les chapeaux de roue dès la page 2, dans le grand article de Christian Losson. On se demande si la chute des bourses est

Un signe annonciateur d’une nouvelle crise mondiale?

Je ne sais même pas s’il est vraiment nécessaire de commenter le fait que le journal de la « gauche » absurde pense que le monde, à un moment (on ne sait pas trop lequel), est sorti de la crise. Passons. Mais du coup, je dois dire que ça m’a donné envie de poursuivre ma lecture. C’est le but d’un chapô après tout, bravo les gars. Un peu plus loin, Christian Losson revient sur l’histoire économique récente de la Chine, et il parle de son

boom insolent des années 2000

J’ai beau chercher, et je vous promets que je n’y mets pas de mauvaise volonté, je ne sais pas comment je dois comprendre l’adjectif « insolent ». Reprenons donc la définition du mot:

Dont le manque de respect, l’oubli ou le mépris des égards est ressenti comme une impertinence, une insulte ou une injure.

Je ne suis pas économiste. Mais il me semble que le « boom insolent des années 2000 » est principalement dû à l’époque à la plus forte concentration d’Investissements Directs Etrangers au monde. Ce qui reviendrait à dire que si ce boom est insolent, c’est que nous sommes masochistes. La dimension SM de l’émergence de la Chine, pourtant prédite par le cultissime Alain Peyrefitte en son temps, m’avait complètement échappé. En même temps, je dois reconnaître que c’est un point de vue aussi intéressant qu’original. Je ne sais comment présenter correctement mes excuses les plus plates à Christian Losson pour ce cruel manque de discernement. Mais poursuivons. Car Christian convoque l’expertise d’Alexandre Delaigue, professeur d’économie à l’Université de Lille, qui nous dit (et là c’est la vraie cime du talent comique de nos amis, d’ailleurs la citation est mise en exergue en blanc sur fond noir pour appuyer l’effet):

Le regard du peuple peut passer d’un équilibre entre le « vous êtes corrompus, dictatoriaux mais compétents » à « vous êtes corrompus, dictatoriaux et, en plus, incompétents ». Et là, c’est explosif.

Christian ne relève pas. Il continue comme si de rien n’était. De deux choses l’une: soit Alexandre Delaigue a rencontré un peuple masochiste et connu de lui seul — ça ne m’a jamais frappé lors de mes voyages en Chine mais bon, je n’ai pas rencontré tout le monde, comme chacun sait ils sont vachement nombreux — soit Christian Losson a fait un pari idiot avec un collègue, vous savez comme à l’école, du genre où on doit placer un mot particulier dans une dissert’: « Je te parie que j’écris tout l’article principal du jour comme une fable SM camouflée en décryptage économique ». Je n’arrive pas à trancher.

Sagesse occidentale

Puis à la fin, vient la preuve que « Libé » pense vraiment que l’on est sorti de la crise, et non qu’on est dans un système de crise. Ce qui est tout de même ironique pour un journal qui se définit principalement par le fait d’être perpétuellement en faillite économique et idéologique. Losson interroge Jean-Paul Fitoussi, professeur à Sciences po Paris:

Ce qui est nouveau, c’est qu’on peut avoir une grave crise, alors qu’on pensait, à tort, avoir éliminé cette possibilité.

Ils ont, comme ça, des moments de révélation dans les écoles des élites. Merci à la Chine pour ce réveil salutaire. Dans le brouillard opaque de l’économie assainie il n’était pas aisé, même pour des professeurs aguerris, de discerner les signes avant-coureurs de cette effroyable possibilité. Qui semble avoir déclenché chez notre ami Christian un besoin de lyrisme quasi-mystique pour conclure son « décryptage ». Il se lance dans la poésie anatomique:

Il y a sept ans, la crise était née au cœur du capitalisme, les Etats-Unis. Elle frappe désormais l’un de ses poumons: la Chine.

Et, j’ajouterais, elle frappe aussi de plein fouet ses zygomatiques: les lecteurs estivaux de « Libé ».

 

Pour les remercier, « Libé » appartenant désormais (comme tout le monde) à un opérateur téléphonique, je ne saurais trop vous encourager à envoyer les meilleurs extraits de ce chef-d’œuvre par texto, ça leur fera un pourboire. Du moins si vous êtes chez SFR. Si vous êtes chez Free, envoyez des conseils contre les piqûres de moustiques.

 

 

Addendum: pour les amateurs des pages jeux de l’été

Page 5, interview de Charles Wyplosz, professeur d’économie à Genève. Quelques extraits:

La Chine, comme c’était redouté depuis longtemps, est entrée dans une période trouble.

Jeu, cherchez l’intrus: faites la liste exhaustive des périodes non troubles de l’histoire de la Chine contemporaine. (Attention il y a un piège!)

Pour assainir la situation, il suffirait que les autorités chinoises absorbent les pertes des entreprises et celles des banques, qu’ils recapitalisent pour combler les trous ouverts.

Jeu, sudoku: trouvez la thune, mettez-la dans des cases et laissez des trous ouverts.

La Chine n’est pas une économie de marché libre, ni exactement une démocratie

Jeu, les sept erreurs: dessinez côte à côte une démocratie et une pas-exactement démocratie. De préférence à l’encre rouge.