La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Pour une émigration de débiles

Il y a des moments, comme ça, où il faut profiter du fait qu’on a travaillé dur toutes nos vies à se fabriquer une « zone de confort »: un cercle d’amis qui ne vont pas subitement dire quelque chose qui va, par ordre chronologique, nous faire perdre toute foi en l’humanité, nous donner des envies de meurtres de masse, voire, au pays de l’EPR, nous donner des envies d’apocalypse nucléaire. Il y a des moments politico-médiatiques où il faut à tout prix éviter les conversations de bistro. Quand les médias focalisent sur les réfugiés, les sans-papiers, les pédés ou autres hordes sauvages prêtes à violer nos aides sociales et à égorger nos 4×4, il faut acheter ses clopes rapidement et surtout ne pas rester boire un demi. Parce que c’est à ce moment qu’on apprend coup sur coup que:

  1. Les Arabes ont 600 ans de retard sur nous, ils viennent juste de commencer leurs guerres de religions;
  2. c’est quand même incroyable qu’ils soient encore aussi arriérés vu toutes les chances qu’on leur a données — par exemple en Algérie — parce que quand même, les problèmes, ça vient toujours des mêmes;
  3. c’est pas qu’il ne faut pas aider les réfugiés, bien sûr, mais bon, on ferait mieux d’abord de régler les problèmes qu’on a chez nous.
  4. et puis tant qu’à en accueillir, il faudrait prendre les meilleurs, c’est de ça qu’on a besoin. [Note: pensez à faire plastifier votre CV avant de vous noyer, ça peut faire la différence.]

J’ai beau cultiver candidement ma misanthropie, là le cocktail des quatre idées m’a désarçonné. Comme j’ai toujours été le roi de la répartie cinglante-mais-trois-heures-plus-tard, sur le coup j’ai juste pu répondre « j’adorerais rencontrer votre prof d’histoire ». Mais ce que j’aurais du évidemment répondre, c’est: « la dernière fois que j’ai vérifié, la planète était toujours sphérique ».

Parce que le nœud le plus bizarre dans cette articulation d’idées éthylico-fascistes, c’est quand même « on ferait mieux d’abord de régler les problèmes qu’on a chez nous ». Je ne vois pas comment il est possible de penser à la fois qu’on peut d’abord régler les problèmes qu’on a chez nous (sous vide? sous cloche? en apesanteur? sur un trapèze en combi à paillettes?) et que la terre est ronde. Donc, à mon sens, cet homme ne peut que penser que la terre est plate avec un mur au bout, derrière lequel disparaît le soleil et idéalement Aylan Kurdi. Or il me semble que le fait que la terre soit ronde a été établi par Pythagore au Vème siècle avant notre ère. Et c’est là que le nœud contamine le reste de l’articulation. Si les Arabes ont 600 ans de retard sur nous et que lui a 2500 ans de retard sur lui-même, alors il a fatalement 2500 – 600 = 1900 ans de retard sur les Arabes — qui soit dit en passant, ont apporté la preuve de l’intuition de Pythagore vers l’an 1000, obligeant nos religions avancées à l’admettre à leur tour. Le plus probable semble être que quand mon nouvel ami a généreusement donné toutes leurs chances aux Arabes, les Arabes lui ont volé les siennes avec (ils sont voleurs, c’est connu), précipitant son arriération. Donc tant qu’à prendre les meilleurs pour régler nos problèmes… Je suis désolé, ça ne me fait pas plaisir, hein, mais… je sais qu’en général on essaie d’éviter que les Français aillent en Syrie mais dans ce cas, la seule solution logique est d’ouvrir grand les portes aux réfugiés syriens et d’exporter nos cons.

Cela dit, c’est aussi un peu à ça qu’avaient servi les colonies.

La vraie menace obscurantiste est parmi nous: elle n’est pas islamiste, elle est pré-pythagoricienne.

qualitatif