La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Pourquoi faire simple quand on peut faire dérivé-complexe?

Il y a précisément dix ans éclatait la bulle des Subprimes. La mort annoncée du capitalisme était évitée de justesse par un renflouement vengeur de ceux qui avaient provoqué la crise. On n’était vraiment pas contents du tout. En plus de cette punition terrible, les banques avaient dû faire la promesse solennelle de devenir honnêtes, et de ne plus fabriquer de produits dérivés si complexes qu’elles ne les comprenaient pas elles-mêmes. Ces engagements ont tous été scrupuleusement respectés, et repackagés en innovantes promesses dérivées complexes. Dans le jargon technique des banques, on appelle ça des Couvertures de défaillance – ou parfois des Macron pour faire court. Il y a donc de quoi célébrer cet anniversaire en grande pompe, façon Shadoks à Pôle Emploi. Réjouissons-nous, citoyens: la crise est derrière nous.

Mais il y a encore davantage à commémorer, car la bulle des Subprimes avait éclaté à la surprise générale. Absolument personne n’avait anticipé le cataclysme – à l’exception notable de ceux qui l’avaient effectivement anticipé mais, désolé, c’est la règle d’or des médias: si on n’écoute pas ça ne compte pas, sinon c’est trop facile. Les médias qui ont des absences n’ont jamais tort. Bref, on n’avait rien compris et de toutes façons c’était très compliqué. Mais pour nous persuader de déverser nos petites économies dans le puits sans fonds de pension de la finance brièvement repentante, il fallait bien nous convaincre. Et pour nous convaincre, il fallait nous donner l’impression qu’on avait les cartes bien en main, qu’on avait tout bien compris. Quand on se fait plumer, il est agréable de savoir que ce n’est pas par simple cruauté envers les animaux mais pour faire un poulet rôti.

Du coup, avec la crise, est apparue une autre innovation. Pas vraiment apparue, certes, mais disons qu’elle s’est généralisée à la télé et en documentaire: les dessins et animations à la con pour nous faire comprendre les mécanismes de l’économie, à nous les abrutis. On a vu des petites maisons se noircir et s’affaisser, se transformer en sacs de billets et de petites pièces qui s’envolaient vers des gros messieurs à hauts chapeaux. On a vu des feuilles volantes de contrats de crédits immobiliers sortir de petits buildings en verre et se rassembler pour faire des gros tas, aspirés vers de plus grands buildings en verre qui eux-mêmes tombaient les uns sur les autres en effet domino. On a vu des conneries comme ça. Plein. Et on a tout compris. Des fois on nous a même dit que ce qui avait permis de fabriquer ces animations, c’était du Big Data, et comme c’était en anglais et que le nom claquait, on a tout de suite trouvé qu’on avait vraiment accès à un savoir de ouf – et en plus en couleurs.

Cette contribution déterminante à la civilisation humaine, il faut vraiment la commémorer. Car depuis, et c’est dire si ce fût essentiel, on a également généralisé notre emploi de petits dessins et de petites animations débiles dans nos communications et interactions personnelles.

Autant dire que pour le prochain coup de bambou, intellectuellement on est super prêts.  🙂