La fin du monde, une rétrospective
                                                                            

Un MIP urbain

Vous vous souvenez peut-être, au tournant de ce siècle, des majors de la musique qui pleurnichaient à cause de Napster. Le peer-to-peer, le téléchargement illégal, avaient rendu les gens à leur nature profonde: de sales voleurs. Qui mettaient l’industrie de la musique à genoux. S’il était encore besoin de le prouver, cela confirmait ce qu’on avait toujours su: il faut se méfier du peuple, globalement c’est de la racaille quand c’est pas bien encadré. Et puis tout à coup, un journaliste de « The Economist », hebdo par ailleurs rarement soupçonné d’être écrit par des camarades, a eu une idée de journaliste: ok, tout le monde s’accorde pour dire que le téléchargement illégal tue l’industrie de la musique, mais sur quelle base? A part les affirmations de l’industrie de la musique, bien sûr. On peut le prouver?

Et donc il commande une enquête, dotée d’une seule et unique question: « quel est l’album qui a le plus marqué votre vie? ». Et il met ça sur une courbe, avec en abscisse les années de sortie des albums adorés, et en ordonnée le nombre de leurs adorateurs. Et il se rend compte que les gens ne sont marqués durablement que par des vieux trucs. Doté d’un évident mauvais esprit, il évoque la possibilité que les ventes de nouveaux albums s’écroulent non pas à cause du téléchargement illégal, mais parce que… c’est de la merde. De grosses merdes. Commerciales. Normées pour le mp3, l’obsolescence programmée du « produit culturel », la com’ et le marketing kleenex.

Si l’industrie de la musique considère avant tout son public comme des voleurs, l’industrie de l’audiovisuel prend avant tout son public pour des cons. Ils ont le droit, ce sont des leaders d’opinion, l’élite intellectuelle qui éclaire les masses dégénérées, des gens très urbains. C’est la grosse différence entre ces deux grands fournisseurs de kleenex, qui sont aux produits culturels ce que la vidéo amateur tournée en 15 minutes dans un hôtel borgne de la banlieue de Prague est à l’industrie du porno.

En ce moment à Cannes, c’est le MIP market, le gros marché de l’audiovisuel. Le centre d’intérêt y est vachement plus les grosses tunes que les selfies sur les marches, ça c’est pour les cons le mois prochain.

Et évidemment, de nos jours, on s’interroge beaucoup sur le marché de la vidéo en ligne. Des experts du marketing kleenex viennent communiquer. Je n’ai pas l’honneur de connaître Caroline Casey, directrice des produits et audiences chez Yahoo Australie, mais apparemment elle gagne grave à être connue, puisque le compte officiel du MIP la retweete illico. Il faut dire qu’elle nous apprend un truc ca-pi-tal:

capacité de concentration encore plus faible: moyenne des vidéos en ligne à 3,7 mns contre plus de 5 mns auparavant.

amhxO

Quand auparavant? On ne sait pas. C’est twitter, on fait ce qu’on peut. Mais le constat est grave:

Les gens sont encore plus cons qu’avant.

La seule réponse à ce tweet vient d’un homme de très mauvais esprit lui aussi, qui suppose que ceci explique probablement pourquoi les organisateurs n’ont pas jugé utile de streamer en live la passionnante conférence.

Mais en fait, ce qui me fascine dans cette nouvelle, c’est que la réaction première et allant de soi, immédiatement retweetée par le MIP market, c’est que les gens sont encore plus cons qu’avant. Avec, du coup, un temps de cerveau disponible vraiment pas pratique pour les marketeurs.

A aucun moment ne leur a traversé l’esprit la possibilité — éventuelle, on ne sait pas — que si les gens ne regardent plus leurs vidéos à la con, c’est parce que c’est de la merde. Parce que toute cette industrie produit essentiellement des tonnes de merde.

Moi, je serais eux, quand même, je vérifierais.

Parce que pour en revenir au téléchargement illégal, quand les gens regardent, mettons, des bonnes séries sur leur ordinateur (pour prendre un exemple qui me semble ne pas concerner qu’une niche d’intellectuels de gauche à la retraite), j’ai l’impression que la capacité de concentration est plutôt de l’ordre de 52 minutes. Allez, 51, c’est vrai que les gens ont tendance à zapper le générique de fin.

youshit

Et en bonus, « Zapper sur Channel 4 », Stewart Lee’s Comedy Vehicle, BBC Two, 2009. Soyez sans crainte, ça fait moins de 3,7 mns.