L’île pure et parfaite

Une épopée moderne

Des marins écossais s’en allèrent un jour en Chine depuis les Indes, mus par une nouvelle passion, une approche harmonieuse de la cohabitation entre les peuples et un dédain profond pour l’argent qui corrompt. Comme le voyage par bateau promettait d’être long, ils emportèrent avec eux quelques lectures de plage, comme les « Principes de l’économie politique et de l’impôt » de David Ricardo, dont la théorie de l’avantage comparatif leur inspira nombre de nouvelles et nobles idées qu’ils se réjouissaient d’avance de faire découvrir à la Chine. Car ce voyage d’agrément avait un objectif bien précis : les Anglais étaient devenus complètement dingues de thé, c’était la grande mode, et les marins se disaient qu’ils seraient certainement très touchés s’ils leur en rapportaient. Plaisir d’offrir.

Les Chinois, qui comme chacun sait ne pensent qu’à l’argent, ne voulurent pas de la généreuse idée de troc que leur proposaient nos marins. Pourtant, échanger leur production de thé contre des ballots d’opium avait un petit côté attrayant, un peu proto-hippie sympa. Mais les Chinois voulaient de l’argent, toujours de l’argent. Ils ne pensent qu’à ça, les Chinois. Peinés par cette attitude mercantile et peu hospitalière, les marins se résignèrent à regret à faire appel aux canonnières de l’Empire. En échange de la pâtée qu’ils se prirent, les Chinois durent entendre raison et céder à nos marins une île où s’installer en paix sans être importunés au quotidien par toute cette pesante avidité ambiante.

Bien loin de là, à Londres, le secrétaire au Foreign Office ne comprit pas très bien pourquoi on avait saisi « une île stérile, avec à peine une maison dessus ». Lord Palmerston n’avait probablement lu ni la « Richesse des nations » ni Ricardo, et ne comprenait ni l’idée d’île pure et parfaite puisque stérile et sans maison, ni la théorie de l’avantage comparatif selon laquelle chacun a intérêt à se spécialiser dans ce qu’il fait de mieux, de gré ou sinon (ce qui est parfaitement justifié puisqu’on est l’Occident civilisateur) de force.

L’annexion de Hong Kong à l’Empire en fut la plus admirable application : les Chinois pouvaient se concentrer sur la défonce et la culture du thé, les Anglais sur le deal et la consommation excessive de Gin Tonic pour contrer les assauts des moustiques. Honnêtement, tout le monde était content (et/ou raide) : comme quoi la somme des intérêts individuels est bien l’intérêt collectif.

Sympathiques mais pragmatiques, nos marins durent se résoudre malgré leur répulsion naturelle à transformer en monnaie les profits conséquents générés par cet échange équilibré. C’est ainsi qu’à contre-cœur, ils créèrent la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation. Et dotée de la HSBC, Hong Kong devint l’économie de marché la plus libre et la plus non faussée du monde, si tant est que l’on sache rester sagement du bon côté des canons.

Depuis lors, les Anglais mélangent à leur thé un nuage de lait pour symboliser le blanchiment de l’argent de la drogue et, bien sûr, la rencontre harmonieuse de l’Orient raffiné et de l’Occident désintéressé.